Peut-on perdre une finale de Coupe du monde la veille du match ?

Oui. La preuve en 1974...

Johan Cruyff, capitaine des Pays-Bas, et Franz Beckenbauer, son homologue ouest-allemand, se saluent avant la finale du Mondial 1974, le 7 juillet 1974 à Munich (Allemagne).
Johan Cruyff, capitaine des Pays-Bas, et Franz Beckenbauer, son homologue ouest-allemand, se saluent avant la finale du Mondial 1974, le 7 juillet 1974 à Munich (Allemagne). (WERNER BAUM / DPA / AFP)

1974. Toute la planète foot souhaite une victoire des Pays-Bas de Johan Cruyff dans la finale de la Coupe du monde. Toute ? Seul le pays organisateur, l'Allemagne de l'Ouest de Franz Beckenbauer compte bien profiter de ce statut d'outsider et remporter son deuxième titre mondial. Le tabloid Bild va donner aux joueurs de la RFA un sacré coup de pouce.

"Cruyff, champagne, filles nues et bain froid"

La veille de la finale, le 6 juillet 1974, le journal sort un article sur huit colonnes, intitulé : "Cruyff, champagne, filles nues et bain froid" racontant la nuit de fête des joueurs hollandais après leur victoire en demi-finale. Dans l'article, Bild ne donne pas de nom, mais affirme que quatre joueurs hollandais ont fini la soirée dans une piscine avec deux jeunes Allemandes. D'après plusieurs journalistes hollandais, ceux qui étaient l'équivalent des Beatles pour le ballon rond étaient assaillis par les groupies, mais ce qui se passait dans l'hôtel Wald d'Hiltrup, une petite ville du nord de l'Allemagne, ne s'ébruitait pas dans la presse.

Jusqu'à cet article fracassant de Bild. "C'était une campagne des Allemands contre nous", fustige le sélectionneur hollandais de l'époque, Rinus Michels, cité par Sabotage Times. Particulièrement visée, la vedette de l'équipe Johan Cruyff lâche : "on a un gros problème." Arie Haan, un de ses équipiers, se rappelle : "c'était la première fois qu'on était confrontés à ces méthodes de journalisme."

La nuit de Johan Cruyff dans une cabine téléphonique

Pour certains joueurs, la finale passe au second plan. C'est leur mariage qui est en jeu. "Quatre ou cinq joueurs avaient vraiment peur", se rappelle George Knobel, un membre du staff de l'équipe. "Les femmes des joueurs appelaient toutes, elle demandaient 'qu'est-ce qui se passe ici, je pensais que vous étiez en Allemagne pour jouer au foot, pas nager dans la piscine avec des Allemandes à poil ?'", raconte le journaliste Auke Kok, qui a écrit un livre sur le Mondial 1974 des Oranje, au titre prémonitoire : Nous pensions être les meilleurs.

Danny, la femme de Johann Cruyff fait le siège téléphonique de la réception. Son mari ne veut pas décrocher. "Quand il entendait quelqu'un de la réception hurler 'téléphone pour Monsieur Cruyff', il faisait semblant de ne pas entendre", raconte Carl Akemann, le manager de l'équipe. La star de l'Ajax Amsterdam passera quand même toute la nuit, en sueur, dans la cabine téléphonique située dans le hall de l'hôtel pour rassurer sa femme. La facture de téléphone astronomique payée par les Hollandais à leur départ de l'hôtel en atteste.

Bild a-t-il gagné la Coupe du monde pour la RFA ?

Le pire, c'est qu'on ne sait toujours pas quarante ans plus tard si l'histoire avait un fond de vérité. D'après le livre Brilliant Orange, chaque femme de joueur, individuellement, affirme qu'il y a bien anguille sous roche, mais que son mari n'était pas impliqué... Une rumeur a aussi couru que Bild avait payé les jeunes femmes pour se rendre dans l'hôtel des Hollandais, rapporte la BBC (en anglais).

Le jour de la finale, les Néerlandais ouvrent le score, sur penalty, dès les premières minutes. "Nous avons oublié de leur marquer un deuxième but", reconnaît le milieu Ruud Krol. Le jeu néerlandais se dérègle petit à petit, les joueurs n'arrivant pas à décider de se ruer à l'attaque ou de préserver leur avantage. C'est finalement la RFA qui s'impose, 2-1. "Je ne pense pas que cet article de journal nous ait tant affecté, nuance Krol. Bien sûr qu'on l'a lu, mais on était quand même concentrés sur la finale." L'auteur du livre Brilliant Orange, David Winner, a un avis plus tranché dans le journal irlandais The Score : "s'ils avaient gagné la finale, plus personne ne parlerait aujourd'hui de cet article."

Johan Cruyff ne jouera plus jamais pour son pays en Coupe du monde. Une rumeur a longtemps couru, affirmant que sa femme lui avait interdit toute escapade en célibataire pendant un mois à l'étranger, à commencer par la Coupe du monde 1978 en Argentine - où les Pays-Bas échoueront encore en finale. Il ne la démentira qu'en 2008.