Coupe du monde 2018 : pourquoi les Bleus ne devront pas trop compter sur leurs supporters en Russie

Avec un peu plus de 26 000 tickets achetés par les fans tricolores, selon les chiffres fournis par la Fifa, la France se trouve bien loin de deux de ses adversaires en matchs de poule : le Pérou (plus de 42 000 billets) et l'Australie (environ 35 000).

Des supporters de l\'équipe de France assistent au match amical contre les Etats-Unis, à Lyon (Rhône) le 9 juin 2018.
Des supporters de l'équipe de France assistent au match amical contre les Etats-Unis, à Lyon (Rhône) le 9 juin 2018. (PHILIPPE DESMAZES / AFP)

"La Russie ne me verra pas !" Laurent* est un "fervent supporter de l’équipe de France". Il a suivi les Bleus aux quatre coins de l’Europe ainsi qu’au Brésil il y a quatre ans. Mais cette année, il ne chantera pas son amour des Tricolores en tribune du 14 juin au 15 juillet. Et il ne sera pas le seul fan à bouder ce déplacement en Russie pour la Coupe du monde 2018. Selon des chiffres arrêtés au 24 avril et communiqués à franceinfo par un porte-parole de la Fifa, ils seront à peine plus de 26 349 au pays des tsars alors que, quatre ans plus tôt, 34 865 billets avaient été achetés par des Français pour se rendre au Brésil.

Une participation modeste, surtout si on la compare aux 42 367 billets achetés par les Péruviens et aux 36 267 tickets obtenus par les Australiens, deux nations qui composent avec les Danois (8 835 billets) le groupe auquel appartiennent les Français pour le premier tour de ce Mondial. Mais pourquoi les fans hexagonaux boudent-ils cette compétition alors que les Bleus font partie des favoris ?

Un couac au démarrage

Dès l’ouverture de la billetterie du Mondial par la Fifa, le 14 septembre dernier, certains se sont montrés hésitants, le visa russe étant réputé difficile à décrocher. "J'avais de grosses craintes pour le côté administratif, pointe Yannick Vanhée, responsable du Club des supporters de l’équipe de France à Dunkerque, qui compte 250 adhérents. Il y a encore un an, c’était compliqué, il fallait passer par l’ambassade de Russie à Paris, et on ne savait pas combien ça allait coûter."

Entre l’absence de communication de la Fifa sur la simplification de la procédure et le manque de réactivité des autorités russes, les premiers mois ont refroidi les fans français. "Aujourd’hui, on se rend compte que c’est simple, mais l’essentiel de la vente de billets s’étant faite à ce moment-là, ils sont nombreux à avoir renoncé", observe Yannick Vanhée, qui précise avoir déjà reçu son visa, tout comme 50 des 68 partants de son association. 

"Si c'est pour manger des patates toute l'année…"

Une fois les soucis administratifs réglés, un autre obstacle s'est présenté sur la route des fans tricolores : le porte-monnaie. "Le billet pour un match de groupes était d'environ 86 euros et nous avons pu trouver un aller-retour en avion pour 400 euros", indique Hervé Mougin, président de l'association Irrésistibles français. Mais c'est surtout le prix des hébergements qui a refroidi les ardeurs. "Leur coût a été multiplié par 10 ou 20…" assure-t-il, dénonçant "un vrai scandale". La raison de cette inflation ? De très nombreux logements ont été réservés par les officiels de la Fifa, les différentes fédérations, mais aussi les tour-opérateurs avant même que les billets ne soient accessibles aux Français, relève le supporter.

Conséquence, les hébergements à moindre coût se raréfient, alors que les séjours durent souvent plusieurs jours. "Pour trois semaines, cela va me coûter dans les 5 000 euros au total, en payant 50 euros par nuit en auberge de jeunesse", calcule Hervé Mougin.

"Les hôtels sont très chers, particulièrement à Moscou", confirme Armel Bever, de l'association Ch’ti Foot, contraint de trouver un logement à 35 km de la capitale russe.

En faisant nos calculs, on s'est rendu compte que cela coûtait moins cher de payer une navette à neuf personnes tous les jours que de réserver une chambre dans un hôtel à Moscou.Armel Bever, de l'association Ch'ti Footà franceinfo

Le ministère du Tourisme russe a d'ailleurs publié une liste d'hôtels épinglés (en russe) pour leurs tarifs prohibitifs. Ainsi, l'hôtel Agora, situé à Kaliningrad (et qui ne compte aucune étoile), propose une nuit pendant le Mondial à 1 800 euros, contre 57 en temps normal…

"J’ai tout essayé pour y aller", soupire de son côté Dominik Kovacic, membre des Irrésistibles français. Mais pour des raisons financières, ce quinquagénaire, qui travaille dans une préfecture, ne sera pas en Russie. "Je pensais même y aller avec deux ou trois connaissances en camping-car. Mais ça nous revenait à 2 000 euros par personne, donc aussi cher qu’à l’hôtel, regrette-t-il. Je suis un très grand supporter des Bleus, mais si c’est pour manger des pommes de terre et être dans le rouge toute l’année…"

"Pour six jours au Brésil lors du Mondial 2014 et un seul match, il fallait débourser 2 300 euros, dont environ 1 500 euros juste pour l'aller-retour, modère Yannick Vanhée. Pour deux jours de plus en Russie, deux matchs, dont le France-Danemark dans le stade Loujniki (celui de la finale) et un huitième de finale à Kazan – avec le vol intérieur inclus –, cela nous coûte 1 490 euros." Reste que l'argent seul ne fait pas le bonheur. 

"Le hooliganisme peut faire peur"

"La Russie fait moins rêver que le Brésil, pointe Hervé Mougin. Il y en a un peu moins qui ont planifié leurs vacances pour voir une Coupe du monde là-bas." Le charme slave a ainsi fait peu d'effet à Armel Bever, qui confie "qu'à part Saint-Pétersbourg, il n’y a pas grand-chose à visiter". "Je ne serais jamais allé à Kazan sans ce Mondial, affirme celui qui assistera notamment à France-Australie, le 16 juin. Alors qu'au Brésil, il y avait Rio, on était même partis visiter Salvador de Bahia."

Mais c'est surtout le risque d'être confronté à des hooligans qui semble avoir refroidi une partie des fans. "La Russie a encore du hooliganisme, ça peut faire peur à beaucoup de monde", souligne Armel Bever. Un avis partagé par Laurent*, qui a collaboré à l’organisation de l’Euro 2016 en France et qui est resté marqué par la violence des hooligans russes à Marseille. "Un Mondial, c’est un endroit où c’est la fête, avec des moments de sympathie et de fraternité."

A Rio, c’était formidable, il y a eu des rencontres extraordinaires avec des supporters d’Uruguay, d’Italie, d’Espagne, d’Allemagne... C’est ce que je n’aurai pas en Russie.Laurent*à franceinfo

"Il n’y a pas trop de craintes à avoir vis-à-vis des hooligans, car je pense qu’ils seront bien encadrés, tempère Hervé Mougin. La Russie n’a pas intérêt à ce que ça se passe mal. En revanche, on craint qu’il y ait des relents de racisme, de xénophobie ou d’homophobie."

L'organisation Fare Network (Football Against Racism in Europe) a en effet recensé plus de 100 incidents à caractère raciste impliquant le football russe entre 2014 et 2016. Pour la seule saison 2016-2017 en Russie, l'organisation indépendante russe SOVA  a dénombré 89 incidents (en anglais). "Un adhérent m’a dit qu’il ne voulait pas y aller car il n'est pas blanc, confie Hervé Mougin. Au Brésil, on craignait plus la violence urbaine, comme en Afrique du Sud."

"A chaque fois que je vais assister à une Coupe du monde, on pense qu’il va se passer quelque chose, relativise Armel Bever. En Corée du Sud en 2002, on nous avait envoyé plein de recommandations. On nous avait prédit l’enfer, que ce soit les médias, la fédé, les tour-opérateurs… Finalement, c’était la plus belle Coupe du monde, les gens étaient très respectueux, c’était vraiment bien. En 2006, en Allemagne, on parlait du hooliganisme. En Afrique du Sud, pareil avec les consignes de sécurité, mais là-bas, je n’ai pas eu vent d’incidents particuliers."

"On a toujours été minoritaires dans les tribunes"

Alors, un peu trop exigeant, le fan français ? "On a toujours été minoritaires dans les tribunes, reconnaît Armel Bever. Même en France, pendant l’Euro 2016, on était parfois minoritaires par rapport aux autres pays. Lors d’un match contre l’Angleterre à l’Euro 2004 au Portugal, on avait l’impression d’être nombreux avec 2 000 supporters. Mais les Anglais étaient 45 000, et presque autant dehors ! C'est culturel. On raisonne différemment. Eux pensent d’abord à se déplacer, puis ils achètent le billet. Nous, une fois qu'on a le billet, on se demande comment y aller."

Malgré un périple de 12 500 km pour rallier Lima à Moscou (contre 2 500 km pour un Paris-Moscou), les Péruviens, par exemple, seront présents en masse. La comparaison est d'autant plus cruelle pour les fans des Bleus que le Pérou, absent du Mondial depuis 1982, ne compte que 32 millions d’habitants et un PIB par personne de 13 018 dollars, alors que la France rassemble 67 millions d’habitants pour un PIB par personne de 41 343 dollars.

"On s’attend à ce que ce soit difficile de rivaliser avec les autres fans car on n’a tout simplement pas la même culture du supporter que des petites nations comme l’Écosse ou l’Irlande du Nord, convient Hervé Mougin. Mais il faut voir d’où on vient. Il y a huit ans, en Afrique du Sud, on jouait un France-Mexique avec 17 000 Mexicains et 400 Français dans les tribunes… Même si ça va dans le bon sens depuis que j’ai créé l’association fin 2010 et qu’il y a une structure dédiée aux supporters à la fédé."

Peu de chances, donc, de voir des nuées de fans tricolores déferler sur la Russie pendant ce Mondial. Mais, comme le rappelle Yannick Vanhée, "il vaut mieux avoir 20 000 supporters que 40 000 touristes".