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"C'est la pire pression qu'un footballeur peut avoir" : marquer un tir au but, ça se joue dans la tête

Crainte par les joueurs, la dramatique séance de tirs au but est un moment particulier où le mental prend souvent le pas sur le physique.

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France Télévisions
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Le Russe Artem Dzyuba face au gardien espagnol David De Gea, en huitième de finale de la Coupe du monde 2018, le 1er juillet à Moscou, en Russie. (KIRILL KUDRYAVTSEV / AFP)

Au mental. Epilogue cruel d'un match de football, la redoutée séance de tirs au but est un concentré d'émotions tant pour les joueurs que pour les spectateurs, notamment pendant une Coupe du monde. Lors de ce moment intense, presque suspendu dans le temps, la logique sportive s'efface et laisse place à une sorte de grande loterie, où tout semble possible. Pourtant favorite face à la Russie, l'Espagne a ainsi été éliminée le 1er juillet par le pays organisateur (1-1, 4 tab à 3), et d'autres grandes nations sont passées à la trappe après avoir failli dans cet exercice. Alors que les quarts de finale débutent vendredi 6 juillet avec le match de la France contre l'Uruguay, franceinfo a voulu en savoir plus sur ce qui se passe dans la tête des tireurs de penaltys.

"Quand je pars pour mettre le ballon, je me dis que si je rate, je rentre en pirogue !" : le 21 juin 1986, Bruno Bellone n'en mène pas largeCe jour-là, l'équipe de France dispute un quart de finale de Coupe du monde face au Brésil. Sous un soleil de plomb qui embrase le stade Jalisco de Guadalajara (Mexique), Bellone s'avance vers le point de penalty, le regard bas. Il est crispé. Quelques minutes plus tôt, l'arbitre vient de siffler la fin de la prolongation, les deux équipes n'ont pu se départager (1-1). Les sélectionneurs doivent choisir les tireurs. "A ce moment, j'étais tranquille, assis contre le banc de touche", se rappelle l'ancien international.

Michel Platini manque son penalty face au Brésil, en quart de finale de la Coupe du monde, le 21 juin 1986 à Guadalajara (Mexique). (AI PROJECT / X06515 / REUTERS)

Entré en cours de jeu, il ne se sent "absolument pas concerné par les penaltys". "Je voyais Henri Michel (le sélectionneur) discuter avec les joueurs et peu à peu, se rapprocher de moi. Quand je l'ai vu arriver vers moi, il m'a dit 'Bruno, t'es obligé de tirer'". Le joueur comprend que l'un des tireurs prévus s'est désisté car l'enjeu est grand, immense. "Je dis 'oui' et puis, quand je me retrouve au centre du terrain, je me dis : 'mais tu es fou !' Je n'étais vraiment pas bien…".

Le rond central, un bain bouillonnant d'émotions

C'est précisément dans ce rond central, là où sont réunis les tireurs que la tension est à son comble. "C'est un véritable bain bouillonnant d'émotions, qui amène plus de pression", explique Nathalie Crépin, chargée  du Centre Ressources en Optimisation de la Performance et en psychologie du Sportif (CROPS). Les joueurs se tiennent par les bras, s'échangent des mots de réconfort, croisent leurs regards. "Il y a ce que l'on appelle une contagion émotionnelle", explique la psychologue et préparatrice mentale. Lors d'une telle situation, il suffit en effet qu'un ou deux joueurs laisse(nt) transparaître une crainte, une angoisse, pour que tout le groupe soit affecté.

En 1986, Bruno Bellone est le troisième tireur et a tout le temps de cogiter pendant que Yannick Stopyra et Manuel Amoros marquent tous deux. Côté brésilien, le premier tireur Socrates a raté son tir, mais Alemão et Zico sauvent les meubles. Vient donc le tour de Bruno Bellone. Sa mission est de permettre à la France de disputer une nouvelle demi-finale de Coupe du monde.

Je sais qu'en quelques secondes, je risque de tuer ma carrière.

Bruno Bellone

à franceinfo

En chemin vers le point de penalty, le numéro 16 de l'équipe de France repense à Didier Six. Ce dernier avait en effet raté son tir au but, quatre ans plus tôt, lors de la légendaire demi-finale France-Allemagne, à Séville (Espagne). Le joueur ne s'est jamais vraiment remis de cet échec. "Je sais qu'en quelques secondes, je risque de tuer ma carrière. Mais après, il faut assumer", lance le Toulonnais. "Avec Didier Six, d'autres Français malheureux comme Reynald Pedros (en demi-finale de l'Euro 1996 contre la République tchèque) et David Trezeguet (en finale du Mondial 2006 contre l'Italie) ont morflé à cause de ça. C'est indélébile, tu es celui qui a raté le pénalty. Et tu ne peux pas l'enlever."

Anglais et Colombiens dans le rond central, lors de la séance de tirs au but remportée par l'Angleterre, le 3 juillet 2018 à Moscou en Russie. (CHRISTIAN CHARISIUS / DPA)

"Le tir au but, c'est l'unique moment où on est le seul responsable de ce qui va se passer, contrairement aux phases de jeu, où il y a un mouvement. On est sur une phase arrêtée avec un joueur et un gardien", observe Raphaël Homat, préparateur mental qui gère notamment des footballeurs professionnels. "Ce qui peut parasiter la performance, c'est de n'être focalisé que sur l'obligation du résultat. Il faut être conscient de l'enjeu, ne pas le nier, mais se centrer sur des éléments que je contrôle : où je vais mettre le ballon et de quelle manière je m'y prends."

Mais en pratique, certaines conditions sont plus éprouvantes que d'autres et Bruno Bellone peut en témoigner. "Là je me retrouve à Guadalajara, en quart de finale de Coupe du monde face au Brésil, et je dois tirer du côté des supporteurs brésiliens… Tu arrives, t'es sifflé, tu te sens seul au monde. T'as pas tous les avantages !", résume-t-il.

Un duel psychologique avec le gardien

Et pour ne rien arranger, Carlos, le gardien de but brésilien, rajoute un peu d'huile sur le feu. "Il m'a mis la haine", se remémore Bruno Bellone, comme s'il revivait encore la scène. "Il discute avec Zico quand je pose le ballon et fait style 'tu vas le manquer'", peste aujourd'hui encore l'ancien international.

"C'est un peu une danse, une adaptation entre les deux", dépeint Raphaël Homat. "Il peut y avoir du bluff des deux côtés, des regards, et le gardien peut, par exemple, jouer des bras pour montrer à quel point ils sont grands." Les langages du corps peuvent évidemment influencer l'adversaire. "Plus le joueur va regarder tôt le gardien, plus il va le regarder longuement, plus il a un risque d'échouer, c'est un rapport de force psychologique", précise Nathalie Crépin.

L'attaquant suédois Zlatan Ibrahimovic, lors du Trophée des Champions face à Guingamp, le 2 mars 2014 à Pékin (Chine). (PAN ZHIWANG / IMAGINECHINA / AFP)

Ancien gardien de Nancy et du Paris Saint-Germain dans les années 1970 et 1980, Jean-Michel Moutier se rappelle qu'il n'hésitait pas à déstabiliser le tireur. "On disait au mec : 'je sais où tu vas tirer', ou 't'as loupé le dernier'. Car, le gardien a d'emblée une position avantageuse. Dans son livre Onze Mètres – La solitude du tireur de penalty (Hugo Sport), Ben Lyttleton explique que lors d'un tir au but, le tireur a 78% de chances de réussir. Placé à 11 mètres, face à un but long de 7,32 m et haut de 2,44 m, il est vrai que les chances de rater sont normalement minimes. Si le gardien échoue, c'est donc presque normal. "Le gardien, s'il arrête le tir, c'est un héros, la pression est plus sur le tireur", confirme Jean-Michel Moutier. Cela le place d'emblée en position plus confortable face au tireur. "Le gardien a tout intérêt à amener l'attention du joueur sur lui, c'est un rapport de domination qui se joue", observe Nathalie Crépin.

A l'inverse, le tireur peut dégager une confiance qui peut mettre en porte-à-faux le gardien. "Entre un joueur qui regarde ses pieds et un joueur comme Zlatan Ibrahimovic, connu pour son ego surdimensionné, les données ne sont pas les mêmes", affirme Raphaël Homat. "L'un peut avoir pris l'ascendant psychologique sur l'autre, même si a priori le tireur doit marquer."

Antisèches, regards, bluff... Tous les moyens sont bons

Les gardiens de but utilisent parfois quelques astuces pour rentrer dans le cerveau du tireur de penalty. "Vous vous décalez un petit peu sur votre ligne de but pour laisser un côté plus ouvert, en espérant qu'il va le mettre sur le côté ouvert", conseille ainsi Jean-Michel Moutier. "Il faut non seulement déstabiliser le tireur, mais aussi trouver un moyen de mettre dans le doute les autres qui sont dans le rond central", ajoute-t-il.

Même s'il ne s'agissait pas d'une séance de tirs au but, mais d'un penalty en cours de match, celui raté par Ronaldinho face à Mickaël Landreau est resté dans les mémoires. Le 8 décembre 2002, lors du 16e de finale de la Coupe de la Ligue entre le PSG et le FC Nantes, le gardien nantais décide d'utiliser le côté joueur de son adversaire et se positionne de manière totalement excentrée sur sa ligne. Déconcerté, le Brésilien choisit le côté fermé et le portier nantais capte le ballon.

Jens Lehmann lit une note avant la séance de tirs au but face à l'Argentine, en quart de finale de la Coupe du monde 2006. (WEREK NATASCHA HAUPT / R3690_WEREK_NATASCHA_HAUPT)

En quart de finale du Mondial 2006, l'Allemand Jens Lehmann avait utilisé une antisèche pendant la séance de tirs au but face à l'Argentine. Parmi les noms cités, celui de Roberto Ayala. Le concernant, il est écrit : "Attends longtemps, longue course, à droite". Lehmann arrêtera le tir, puis celui d'Esteban Cambiasso. Mais pour ce dernier, il n'y avait aucune indication relatera le réalisateur qui suivait la Mannschaft, Sönke Wortmann, cité par Fifa.com. Le joueur argentin a simplement été déstabilisé car il pensait que Lehmann – qui a pris le temps de le consulter et de faire un mouvement de tête – connaissait ses habitudes.

Faire un choix, et surtout s'y tenir

Passé par toutes les émotions, le joueur chargé de propulser le cuir au fond des filets doit faire son choix. En force, en douceur, en lucarne, dans le petit filet, à gauche, à droite, plein centre… Les choix sont multiples. Pour son face à face, Bruno Bellone a fait le sien, du moins au départ. "Quand je suis parti du rond central, je me dis que je vais le placer côté gauche car lors des deux premiers, il était parti toujours du même côté", se remémore-t-il.

"Il faut prendre sa décision et surtout rester sur celle-ci, car il n'y a rien de pire que de changer en cours de route. Cela remet du doute", assure Nathalie Crépin. Mais la manœuvre de déstabilisation du gardien brésilien commence à porter ses fruits dans la tête de Bruno Bellone. Agacé par son comportement, il commence par choisir de tirer en force. "Je me dis que je vais tirer tellement fort que je vais le faire rentrer dans le but ! Mais je suis tellement énervé que je choisis finalement l'autre côté", raconte-t-il.

Le joueur de 24 ans s'élance, frappe en force, à droite. Et l'impensable se produit. "Je vois le ballon quand il part, il va taper le poteau puis je ne le vois plus", précisant que sa vue est alors gênée par le gardien. Tout le monde retient son souffle. En moins d'une seconde, le ballon frappe le poteau, rebondit sur la nuque du gardien… "Et là je le vois rentrer au dernier moment, souffle Bruno Bellone. J'ai un soulagement comme on ne peut pas imaginer : on ne va pas me fusiller ! Je sais que je vais bien dormir et ne pas être hanté par un mauvais souvenir". "Après, je passe devant le gardien, c'est fini pour moi."

La suite de cette séance est plus connue. Branco réussit son tir, Michel Platini le rate, mais Julio César échoue aussi et c'est finalement Luis Fernandez qui avait demandé à le tirer en dernier, qui envoie les Bleus en demi-finales. "C'est la pire pression qu'un footballeur peut avoir. Il porte un pays. J'ai eu très peur. C'est un souvenir gravé au fond de ma mémoire. Tu ne peux pas l'enlever, je l'ai marqué à vie", assure Bruno Bellone, 32 ans après ce coup du sort.

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