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Coupe d'Afrique des nations : l'opération séduction ratée de la Guinée équatoriale

Le pays, qui organise la compétition, souffre d'une image sulfureuse. Et ce n'est pas la victoire polémique de la sélection nationale en quarts de finale face à la Tunisie qui va améliorer la situation.

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France Télévisions
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Le président équato-guinéen Teodoro Obiang brandit la Coupe d'Afrique des nations, lors du tirage au sort, le 3 décembre 2014.  (STEPHANE DE SAKUTIN / AFP)

C'est l'histoire d'un petit pays méconnu qui arrive en demi-finale de la Coupe d'Afrique des nations (CAN). La Guinée équatoriale affronte le Ghana, jeudi 5 février, pour décrocher une historique place en finale. Mais n'allez pas croire qu'il s'agit d'une épopée sympathique ou d'un conte de fées. Plutôt d'un écran de fumée. 

"Améliorer notre image"

La Guinée équatoriale a un problème d'image. Un gros problème. Ce pays-confetti de 600 000 habitants, situé dans le golfe de Guinée, est tenu d'une main de fer par le dictateur Teodoro Obiang depuis trente-cinq ans. Malgré un PIB par habitant équivalent à celui de la Belgique, plus de la moitié de la population n'a pas accès à l'électricité, encore moins à l'eau courante, y compris à la fédération nationale de football. Et 90% des habitants y vivent avec moins de 2 dollars par jour. "Des chiffres fabriqués", a démenti Obiang sur CNN (en anglais).

Pour redresser la situation - et se débarrasser du surnom "d'Auschwitz de l'Afrique" que lui ont attribué des opposants - Teodoro Obiang a tenté de parrainer un prix scientifique auprès de l'Unesco. L'agence internationale a failli accepter avant qu'une intense campagne de presse lui fasse faire machine arrière. Reste le football. Jusque-là, le pays ne s'était illustré dans un stade que lorsque le dictateur précédent, Francisco Macias Nguema, y avait exécuté 150 dissidents en faisant cracher par la sono le tube de Mary Hopkin "Those were the days"

"Nous organisons la CAN pour améliorer notre image", a reconnu Obiang, en 2012, quand la Guinée équatoriale a coorganisé la compétition avec le Gabon. Quand il a fallu trouver en catastrophe un remplaçant au Maroc, organisateur prévu pour l'édition 2015, refroidi par l'épidémie d'Ebola, la solution equato-guinéenne a été rapidement retenue. Les stades étaient déjà prêts et le pays avait déjà fait ses preuves trois ans plus tôt. L'unique autre piste sérieuse menait... au Qatar, qui n'est pas situé en Afrique. 

Un faux air de Qatar

Comparer Guinée équatoriale et Qatar n'est pas illogique. "La Guinée équatoriale est à l'Afrique ce que le Qatar est au Golfe : elle utilise le foot comme outil d'influence", remarque le politicien ivoirien Alain Toussaint sur Twitter. Comme le Qatar en handball, la Guinée équatoriale est passée maître dans l'art de bâtir en six mois une sélection en partant de zéro. L'équipe nationale avait été éliminée  administrativement en juin pour avoir aligné un Camerounais non-éligible. Depuis, la sélection était en friche : aucun rassemblement des joueurs n'avait été organisé.

Retournement de situation en novembre. Le Nzalang nacional - le surnom de la sélection - se retrouve qualifié d'office pour la CAN. Il faut dégotter un sélectionneur en urgence et trouver 23 joueurs potables. D'où qu'ils viennent.  "Nous n'avons pas assez de talents", expliquait crûment au Pullitzer center, en 2012, l'ancien président de la fédération Bonifacio Obiang (sans lien de parenté avec le président). En Guinée équatoriale, toutes les équipes du championnat appartiennent à des membres de la famille régnante, et le nom du propriétaire compte autant que les prestations sur le terrain pour le classement final. Détail révélateur : la coupe nationale s'appelle la Coupe du président. Pas vraiment la configuration idéale pour révéler des talents.

"On n'a pas peur des journalistes étrangers"

Sept des onze titulaires sont nés en Espagne, l'ancien pays colonisateur. Mais la Confédération africaine de football, qui avait exclu la Guinée équatoriale en juin, l'accepte sans sourciller. Comme elle avait fermé les yeux sur les Brésiliens portant le maillot équato-guinéen lors de la CAN 2012. Le président de la fédération locale ne voit vraiment pas le problème éthique : "Ici, c'est l'Afrique, et on n'a pas peur des journalistes étrangers."

Un supporter de la Guinée équatoriale lors du match de son équipe face à la Tunisie, le 31 janvier 2015, à Bata (Guinée équatoriale). (CARL DE SOUZA / AFP)

Pour "réussir" sa CAN, la Guinée équatoriale doit afficher des stades pleins - ce qui est rarement le cas dans cette compétition, hormis pour les matchs de l'équipe nationale. Qu'à cela ne tienne : le président Obiang a acheté 40 000 places de sa poche (une paille à 30 000 euros, pour un homme qui a 500 millions sur son compte en banque d'après Forbes). Et dans un pays où on va en prison quand on ne fête pas l'anniversaire du coup d'Etat qui a amené Obiang au pouvoir, relève Die Welt (en allemand), ce n'est pas trop difficile d'obliger les gens à se rendre au stade. "Les travailleurs sont autorisés à arrêter de travailler deux heures avant la fermeture pour pouvoir aller au stade. Chaque fonctionnaire qui n’y va pas risque de perdre son emploi", confie un habitant à RMC. Ne comptez pas sur les supporters étrangers pour faire le nombre : ils ont été triés sur le volet, et leur passeport a été confisqué une fois dans le pays, rapporte Jeune Afrique.

Pétrole contre football

Les partis d'opposition qui ont appelé au boycott de la compétition ont été muselés. Le régime n'a même pas pris la peine de faire valider le budget de la CAN devant le Parlement, où l'opposition ne compte qu'un seul député, alors que l'économie du pays est fragilisée par la chute vertigineuse du cours du pétrole. 

Alors que la préparation de l'équipe nationale avait été calamiteuse - avec une défaite embarrassante contre une formation de 4e division portugaise - Nzalang Nacional réussit son entrée en lice. Après deux nuls face au Congo et au Burkina Faso, une victoire sur le Gabon (2-0), grâce à un penalty généreux, les propulse en quarts de finale. La télévision rediffuse en boucle les matchs de l'équipe nationale. Le JT ne perd pas tout à fait le sens des priorités : d'abord un sujet sur la joie du fils du président, dans les tribunes, puis le résumé du match, rapporte Le Monde.  

"Pratiquement un viol"

Leurs adversaires en quarts, les Tunisiens, ont senti le traquenard : "On espère que les arbitres ne seront pas influencés, avait lâché le défenseur Hocine Ragued, la veille de la rencontre. On a vu contre le Gabon le penalty dont les Equato-guinéens ont bénéficié." Le site TunisMag, lui, n'hésitait pas à pointer du doigt l'homme en noir, le Mauricien Rajindraparsad Seechurn, "un arbitre maison par excellence". Il reste une poignée de secondes à jouer quand la Guinée équatoriale, jusque-là menée 1-0, obtient un penalty pour une faute inexistante. En prolongation, un magnifique coup-franc (tout à fait valable, lui) de Javier Balboa propulse le Nzalang Nacional dans le dernier carré.

Les stadiers protègent l'arbitre du match Guinée équatoriale-Tunisie de la colère des joueurs tunisiens, le 31 janvier 2015, à Bata (Guinée équatoriale). (CARL DE SOUZA / AFP)

Les Tunisiens crient au scandale : l'arbitre est pris à partie, et doit être raccompagné au vestiaire sous escorte policière. "Ce n'est pas un vol, c'est pratiquement un viol, fulmine Hichem Ben Omrane, de la fédération tunisienne. Resté au pays, le défenseur tunisien de Caen Alaeddine Yahia se veut philosophe dans Jeune Afrique : "Il n’y a que ceux qui ne connaissent pas l’Afrique qui peuvent être étonnés… Sur le continent, quand tu mènes 1-0 à l’extérieur, le match n’est jamais fini."

"C'est la Tunisie qui devrait avoir honte"

Sur Twitter, le hashtag #jesuistunisien devient rapidement populaire et les détournements fleurissent. Une façon plus drôle de réagir que les agressions de Noirs, qui se sont multipliées en Tunisie.

Réponse pleine de morgue du bureau d'information de presse de Guinée équatoriale : "Nous allons donner raison aux journaux tunisiens lorsqu'ils parlent de 'honte', mais c'est leur sélection qui devrait avoir honte, car, d'après le ranking de la Fifa, elle occupe la 22e place et a perdu contre la Guinée équatoriale, 118e. Etant donné cette différence, elle aurait dû gagner 4-0 et ne pas pleurer pour un penalty douteux." Tellement douteux que l'arbitre a été suspendu six mois par la CAF.

Que se passera-t-il en cas de victoire face au Ghana, en demi-finales ? Voire en cas de succès dans la compétition ? Pas sûr que l'image de la Guinée équatoriale en soit véritablement transformée. Pour trouver trace d'une vraie belle histoire, préférez plutôt l'épopée de la Zambie en 2012

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