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"Devenir joueur semi-pro ? Tout à fait possible"

Francetv info a rencontré le coach de la plus célèbre équipe française de joueurs professionnels de Starcraft II.

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Propos recueillis par - Vincent Matalon
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
Rémy Chanson, plus connu sous le pseudonyme de "Llewellys", est le manager de l'équipe professionnelle de Starcraft II, Millenium. (FTVI / MILLENIUM)

SPORTS - Si le jeu vidéo s'appelait football, Rémy Chanson serait peut-être Didier Deschamps ou Carlo Ancelloti. Plus connu sur la scène du sport électronique (e-sport) sous son pseudonyme "Llewellys", il est le coach de neuf mordus du jeu de stratégie Starcraft II, au sein de la plus célèbre équipe professionnelle française, Millenium.

Ce trentenaire, qui préfère le terme de "manager" à celui de coach ("Le coach entraîne ses joueurs. Ce n’est pas mon cas, surtout parce que les membres de l’équipe connaissent largement mieux le jeu que moi !"), partage sa vie entre son travail au ministère des Finances et ses activités e-sportives. Il a raconté à FTVi son quotidien.

FTVi : En quoi consiste le métier de manager d'une équipe de joueurs pro ?

Rémy "Llewellys" Chanson : C'est d'abord sélectionner les meilleurs afin de constituer une équipe. Je m’assure également des bonnes conditions de travail de tout le monde - déplacements dans les tournois, équipement informatique, etc. Il m’arrive aussi de mettre mes joueurs en relation avec d’autres pros pour organiser des entraînements sur un point précis.

Mais ça n’est pas que de la logistique : je suis également le référent de mes joueurs et, à ce titre, je fais un peu de social ! Quand un membre de l’équipe rencontre une fille ou a des examens à passer, je vais moins le solliciter pendant un certain temps, mais je lui rappellerai ses devoirs au bout de quelques mois.

Je ne forcerai jamais un joueur à jouer, mais je leur demande simplement d’être cohérents avec leur projet : s’ils ont choisi d'être pro ou semi-pro, ce qui implique un certain nombre d’avantages, ils doivent être conscients des contraintes, comme s’entraîner sérieusement.

Concrètement, que signe un joueur en arrivant chez vous ?

A la base, Millenium était une association. Mais avec la professionnalisation de la structure, une entreprise a été créée et qui devrait, à terme, prendre complètement le pas. Les joueurs signent donc un contrat avec l’entreprise. Certains sont peu rémunérés, car ils sont encore étudiants et ne peuvent pas s’investir à plein temps dans le jeu. Ils signent alors un contrat de sponsoring classique, avec relativement peu d’exigences.

Nous avons aussi des contrats de travail pour ceux qui décident de jouer à temps plein. Là, les conditions sont plus contraignantes, surtout en ce qui concerne la rupture du contrat. Ils représentent l’équipe et sont donc tenus d’avoir un comportement correct.

Je ne veux pas évoquer les rémunérations des uns et des autres, mais Millenium prend en charge les déplacements des joueurs, l’hébergement et les frais d’inscription aux tournois. Tout cela représente un budget : aujourd’hui, le déplacement d'un joueur à une compétition coûte environ 300 euros. Et parfois, nous en envoyons beaucoup.

Quelles qualités recherchez-vous chez un joueur ?

La qualité principale, c’est clairement la motivation "sportive", le fait de vouloir être le meilleur. En aucun cas la motivation financière : aujourd’hui, vouloir gagner beaucoup d’argent dans l’e-sport est illusoire, à moins de faire partie du top mondial. Cette motivation se remarque vite lors des entraînements. Si un joueur s’investit sérieusement, on peut parier sur lui et espérer le voir vraiment progresser.

Je suis aussi à la recherche de qualités de jeu : la rapidité, la vision globale du jeu, la capacité à résister à la pression… Je jauge tout ça, et je fais mon choix. La personnalité compte également, mais passe au second plan. Si un joueur se prend pour une star mais néglige les entraînements, je ne le choisirai pas, même si ses résultats du moment sont bons. En revanche, si ce même joueur s’entraîne dix heures par jour, il peut m’intéresser, même s’il est difficile à gérer.

Il y a également des transferts de joueurs dans le monde de l'e-sport. Millenium est-elle concernée ?

Oui, ça a été le cas avec "MoMaN", le premier joueur que j’ai recruté dans l’équipe, en avril-mai 2010, avec un contrat d’un an. En novembre, une autre équipe a ouvert un cybercafé à Paris et lui a proposé un contrat, en espérant profiter de sa notoriété dans le milieu pour booster la fréquentation de l'établissement.

La rémunération était beaucoup plus importante que ce que nous lui offrions à l’époque, à la fois au titre de joueur pro et d’employé du cybercafé. Il a accepté, ce qui est compréhensible, et l’équipe en question a racheté à Millenium les mois restants du contrat de "MoMaN".

Ça ressemble vraiment à un mercato de foot.

C’est exactement pareil. Après, ce genre de chose est très rare entre équipes françaises, mais se pratique beaucoup plus à l’international.

Y a-t-il un profil-type du joueur pro ou semi-pro ? On compte peu de trentenaires, presqu'aucune fille...

Je ne crois pas que le problème vienne des équipes professionnelles. Les garçons sont surreprésentés parmi les joueurs, ils le sont donc aussi dans les grandes compétitions. Du coup, si on veut avoir une visibilité de ce point de vue-là, il faudrait créer davantage de compétitions féminines. C’est à mon sens un vrai manque, mais je ne désespère pas : il y avait des tournois féminins sur Counter-Strike, et Millenium avait une équipe très compétitive, puisque nos joueuses ont été championnes de France et vice-championnes du monde.

Concernant l’âge, il est vrai que les joueurs sont plutôt jeunes, mais il y a des exceptions : "White-Ra", considéré comme l’un des meilleurs joueurs au monde, a 31 ans. Mais c'est sûr que les jeunes ont plus le temps de s’investir dans le jeu, une condition sine qua non pour espérer faire partie du top mondial. 

Devenir professionnel, est-ce à la portée de tout bon joueur ?

Je crois en tout cas qu’il est tout à fait possible de devenir semi-pro, même lorsqu'on est étudiant. Après, tout dépend des filières : pour quelqu’un qui fait médecine, ça sera très compliqué. Mais pour des domaines un peu moins contraignants, c’est possible, et même intéressant. On peut rejoindre une équipe et gagner 300-400 euros par mois, faire une dizaine de voyages à l’étranger tous frais payés pour participer à des tournois chaque année… Parmi les six meilleurs joueurs français, par exemple, on compte au moins trois étudiants.

En revanche, encourager un joueur à être pro, c’est autre chose. Il y en a deux ou trois en France qui vivent de leur passion, mais ça ne dépend pas uniquement d’un choix personnel. En revanche, ça peut arriver au fil des ans, lorsqu'on est semi-pro et qu'on réussit quelques bonnes performances à l’international.

Votre équipe est très internationale : en plus de trois Français, on compte des Polonais, un Suédois, un Belge, deux Sud-Coréens… Pourquoi ne pas avoir voulu une "équipe de France" ?

Pour plusieurs raisons. D’abord, parce que je cherche à constituer l’équipe la plus compétitive possible, et se passer de joueurs étrangers aurait été handicapant. Ensuite, parce que recruter un joueur étranger permet à l’équipe de gagner en visibilité, surtout lorsqu’il est déjà connu de la scène e-sport. Ça nous donne plus de poids auprès des organisateurs de tournois importants, ce qui permet d'envoyer d’autres joueurs qui, sans cela, n’auraient pas pu participer.

J’ai recruté deux Coréens récemment. Ils réhaussent le niveau de jeu de Millenium, mais il y a aussi un aspect "diplomatique" : ça me permet d’entrer en relation avec d’autres managers en Corée du Sud, qui est le berceau de l’e-sport. Nous avons ainsi lancé un partenariat avec TSL, une équipe locale. On peut du coup envoyer des joueurs sur place, où ils seront hébergés et accueillis dans une gaming house, où s’entraînent les équipes coréennes.

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