Carte Michelin, repérage, mobilier urbain... Les secrets de fabrication du parcours du Tour de France

Chaque année, il est anticipé, analysé, décortiqué et finalement emprunté par le peloton du Tour de France. Mais comment se fabrique concrètement le parcours d’une course cycliste ?

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Les coureurs au passage du Plateau des Glières lors de la 18e étape du Tour de France 2020. (KENZO TRIBOUILLARD / AFP)

"Pourquoi il n'y a pas l'Alpe-d'Huez cette année ?", "Le Nord est encore boudé !", "C'est celle-ci l'étape-reine ! Non, c'est celle-là !" Chaque année, le parcours du Tour de France, traditionnellement dévoilé en octobre, enflamme les discussions des amateurs de cyclisme : certains l'analysent en détail pour savoir où passera la Grande Boucle, d'autres le décortiquent pour se placer judicieusement le long des routes et voir filer le convoi gigantesque.

Mais comment se construit-il, ce tracé ? Par où commencer pour dessiner une course de trois semaines ? Quels obstacles se dressent sur le passage des "traceurs" ? "Le traçage du Tour de France n'est pas un exercice tout à fait libre puisqu'on a des contraintes de la part de l'UCI", explique en introduction Thierry Gouvenou, directeur technique des épreuves d'ASO (Amaury Sport Organisation) et bras droit de Christian Prudhomme sur le Tour de France. "Notre parcours doit faire au maximum 3 500 kilomètres et contenir 21 étapes avec deux jours de repos imposés. Et on a droit à seulement deux étapes de plus de 240 km."  Voici pour les règles élémentaires. 

Carte Michelin et Strava 

Pour le Tour, l'organisateur ASO fait le choix de diviser strictement son processus. "On va différencier le grand départ lié aux deux-trois premiers jours, qui sont préparés deux ans et demi à l'avance, avec le reste. Les 18 ou 19 autres étapes, on va s'y pencher quinze mois à l'avance, poursuit Thierry Gouvenou. C'est Christian Prudhomme qui trace au tout départ la colonne vertébrale du Tour : points forts, étapes marquantes... On laisse passer l'édition en cours, puis il va déterminer toutes les villes de départ et d'arrivée jusqu'au 15 août. C'est ensuite que je rentre en jeu. Entre le 20 août et le 20 septembre, je trace toutes les étapes."

Une fois les grandes lignes du parcours envisagées, les organisateurs passent au deuxième stade de la conception : le traçage sur carte. "Sur les étapes spécifiques, j'ai déjà regardé en amont sur des logiciels ce que ça pourrait donner : Strava, mais aussi Google Earth", détailleThierry Gouvenou. Romain Caubin, membre bénévole de l'organisation de la Route d'Occitanie (ex-Route du Sud), course de quatre jours qui précède la Grande Boucle de quelques semaines, utilise lui aussi les nouvelles applications à disposition, mais revient également aux fondamentaux : les cartes routières, mises au placard avec l'arrivée des GPS. "On travaille pas mal avec OpenRunner, on regarde également les segments Strava. Mais le principal outil, ça reste la bonne vieille carte Michelin ! On travaille beaucoup avec Google Street View pour les traversées de ville, mais rien ne remplace la carte Michelin et le coup de fluo !", révèle-t-il dans un sourire.

Vient ensuite la troisième étape : la reconnaissance sur le terrain des étapes précitées, point clé du traçage pour analyser la qualité des routes et la présence de dangers. "Une fois qu'on a tracé l'étape de A à Z, il y a deux reconnaissances : une avec quatre personnes pour noter tous les dangers indiqués dans le dossier préfecture, et une autre avec notre référent sécurité et la gendarmerie pour caler tous les endroits où on va mettre des signaleurs ou des gendarmes", explique Romain Caubin. 

Pavel Sivakov, traceur de luxe

Thierry Gouvenou passe lui aussi par ce stade indispensable, à l'heure où la sécurité des coureurs est plus que jamais au centre des attentions. "Une fois que j'ai tracé toutes mes étapes sur carte, on va en reconnaissance et on prend des notes sur un logiciel ASO du km 0 jusqu'à l'arrivée : les dangers, carrefours, points sportifs (sprints intermédiaires, zone de ravitaillement, de collecte des déchets). Il faut une grosse journée pour faire une étape. Tout ce travail doit être terminé vers le 25 septembre, un mois environ avant la présentation du Tour. Lorsqu'on le présente en octobre, il est bon à 98%."

Il fait désormais confiance à son expérience : il endosse ce costume pour la huitième fois à l'occasion du Tour de France 2021, après douze ans au sein du peloton, entre 1991 et 2002. "Je commence à avoir une bonne connaissance du territoire français. En fonction du type d'étape, je n'ai parfois quasiment pas besoin d'aller sur le terrain, notamment en montagne."

Thierry Gouvenou (à gauche) lors du Tour de France 2020. (ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP)

Dans cette reconnaissance, Thierry Gouvenou est entouré de sept anciens coureurs. Sur la Route d'Occitanie, Romain Caubin en fait, lui, une affaire de famille, avec son père, président de la course, et son frère jumeau. Ces derniers ont pu compter ces deux dernières années sur un allié de luxe : Pavel Sivakov (Ineos-Grenadiers). "Pavel est Pyrénéen. On lui soumet pendant l'hiver depuis deux ans notre projet d'étapes de montagne, et il nous fait un retour. Il est très pertinent et de très bon conseil. C'est précieux car les liens entre organisation et coureurs en activité ne sont pas monnaie courante", se félicite Romain Caubin.

Parmi les questions qui fâchent, celle du clientélisme politique revient le plus fréquemment pour les organisateurs : accueillir le Tour de France est une vitrine immense pour une région, un département ou une ville, sans compter les retombées gigantesques qui ruissellent sur l'économie locale, sollicitée pour loger ou nourrir un tel mastodonte mobile. Moins contrainte par les partenariats car bénévole, l'organisation de la Route d'Occitanie se déleste de toute incitation politique extérieure lors de son tracé, assure Romain Caubin.

"Il y a une dimension politique, dans le sens où on veut aller dans les départements partenaires, mais c'est à peu près tout. On n'a aucune commande politique et on ne s'interdit de travailler avec personne. C'est parfois un calcul pour les élus de nous avoir – une année d'élection par exemple – mais on fait comme ça nous arrange. On n'a pas beaucoup de libertés en tant qu'organisateur avec un tel cahier des charges, donc sur le parcours, on la prend totalement !"

Pavel Sivakov (Ineos-Grenadiers) lors du Tour de France 2020. (KENZO TRIBOUILLARD / AFP)

Le mobilier urbain, nouveau fléau

Avec ASO, Thierry Gouvenou est lui dans une dimension encore supplémentaire en termes de grandeur sur le Tour de France, et assure que ce ne sont pas les élus mais la beauté du "Tour de LA France" qui dicte parfois ses choix. "On essaye de passer dans chaque région régulièrement, même si c'est plus difficile dans le Nord-Ouest. C'est à ce niveau-là qu'il y une vraie dimension politique. Ce qui va aussi influencer mon choix, c'est le côté esthétique : quand on passe sur le pont du Gard ou si on contourne la cité de Carcassonne, ce n'est pas par hasard, précise le directeur technique des épreuves ASO. Les paysages, c'est le principal atout des courses de vélo : s'il n'y a pas de public, il reste toujours des choses à regarder."

Si les tentations liées aux accointances politiques et économiques ont pu influer sur le parcours de la course, des éléments bien moins abstraits viennent ces dernières années bouleverser beaucoup d'ébauches de tracé. "Les principales difficultés, ce sont les aménagements routiers : dos-d'âne, ronds-points, zone 30, îlots directionnels, rétrécissements... Il y a une multiplication que l'on comprend, mais pour les coureurs, c'est compliqué", déplore Romain Caubin. "L'idée est de traverser un maximum de villes, mais il n'y a pas grand-chose qui est fait pour qu'on y aille. C'est probable que ce mobilier urbain incite les courses à passer de moins en moins dans les villes. Il est, à tous points de vue, plus confortable d'éviter les grandes agglomérations : moins de signaleurs à recruter, une facture gendarmerie ou police moins importante, et de la tranquillité par rapport à la dangerosité du parcours", déplore l'organisateur.

Thierry Gouvenou ne dit pas autre chose, tout en précisant leur nécessité dans la vie quotidienne. "Pour nous, c'est un fléau. Ça devient de plus en plus difficile de trouver des lieux d'arrivée dans les villes. Si ça doit arriver au sprint, il faut deux kilomètres sans aménagement urbain, et ça devient de plus en plus délicat, car les villes sont de plus en plus aménagées pour ralentir", regrette celui qui a rejoint ASO en 2004 et qui doit apporter son lot de sprints massifs à chaque édition du Tour.

Erreurs et angoisses

Chaque année, les organisateurs parviennent finalement à faire fi de toutes les contraintes inhérentes à la course cycliste. À peine l'édition terminée, il faut pourtant se pencher sur la suivante et se renouveler, tout en évitant de reproduire les erreurs passées. Romain Caubin se souvient : "Lors d'une arrivée en 2019, on est allés d'entrée chercher une bosse sur une route étroite qui n'était pas adaptée pour un début d'étape, mais davantage pour une arrivée. Rigoberto Uran avait crevé, ça avait mis la panique pour remonter la voiture. C'était un petit peu nerveux, on a regretté d'avoir mis cette bosse à ce moment-là." 

Toujours adepte de nouveaux terrains de jeu propices au spectacle et aux écarts, Thierry Gouvenou se remémore lui un raté lors de l'édition 2018. "On avait beaucoup misé sur une grosse étape de pavés qui arrivait à Roubaix [la 9e étape remportée par John Degenkolb].On avait fait l'erreur de la positionner trop tard dans le Tour, et il n'y avait pas eu d'écarts jusque-là. C'est là qu'on se rend compte que le placement des étapes est hyper important", rappelle-t-il.

Les organisateurs tentent aussi d'éviter toute frayeur inutile aux coureurs après les décès de Wouter Weylandt (2011), Antoine Demoitié (2016) ou Bjorg Lambrecht (2019) à la suite de chocs survenus en course. "Il y a des endroits où on ne se sent pas d'aller, comme la descente du Portet d'Aspet [où Fabio Casartelli s'était tué en 1995 et où Philippe Gilbert avait été victime d'une chute effrayante en 2018]. Elle nous fait un peu peur, admet Romain Caubin. Il m'arrive de ne pas dormir la veille d'une étape ! Il y a aussi des endroits où on se rend compte que c'est plus dangereux que lors de la reconnaissance. Mais c'est souvent le scénario inverse qui se produit : on pense que ça va être chaud, et souvent ça passe car ce sont des acrobates !"

Un policier en charge d'une arrivée sinueuse en ville lors de l'Etoile de Bessèges. (BENJAMIN POLGE / HANS LUCAS)

Se renouveler à tout prix  ?

Justement, comment parvenir chaque année à trouver de nouveaux tracés, alors que le Tour existe depuis 1903 et que la Route d'Occitanie a été créée en 1977 ? "On a d'autres épreuves comme le Dauphiné, on avait le Tour de l'Avenir. On regarde aussi ce que font nos collègues dans les régions", explique Thierry Gouvenou. "On nous propose également des choses. Lors de l'étape du Tour 2019  où Julian Alaphilippe reprend le maillot jaune à Saint-Étienne, il y a des côtes qui m'ont été proposées sur Twitter. On a aussi des courriers de cyclosportifs ou d'élus, comme le col du Pré qui sera emprunté cette année. Le plateau des Glières, ce sont les élus locaux, le col de la Loze, c'était la station de Méribel… On a tout un réseau qui fait qu'on est à l'affût de pas mal de choses", se félicite le "traceur du Tour".

Reste un dernier paramètre que les organisateurs ne peuvent contrôler à l'avance, et il n'est pas des moindres : ce sont les coureurs qui font la course, même si le tracé indique parfois presque noir sur blanc où il faut attaquer pour gagner. À ce titre, tous les traceurs doivent conjuguer leurs envies avec le cyclisme version 2021. "La façon de courir a beaucoup changé : toutes les équipes reconnaissent quasiment toutes les étapes, elles filment tout et savent à l'avance ce qui peut se passer. Il n'y a plus ce côté imprévu qu'il pouvait y avoir il y a vingt ans. Ça nous complique beaucoup la tâche", constate avec amertume Thierry Gouvenou. 

Lui qui a connu les "années Sky" (2012-2018), quand l'équipe britannique cadenassait toutes les étapes de montagne, souhaite éviter ce genre de scénarios indigestes pour le public. "On se rend compte que les étapes les plus spectaculaires sont celles qui vont avoir beaucoup de changements de rythme, et pas celles avec des longs cols. C'est dû à la nouvelle façon de courir : sur des cols longs, les coureurs montent maintenant avec les capteurs de puissance, et personne ne risque de se mettre dans le rouge. Le rêve serait qu'ils soient obligés de faire les étapes sans les connaître. Mais ça, c'est totalement illusoire."

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