Boxe : "Je suis surpris qu'on dise qu'il y a manipulation", s'étonne John Dovi, manager de l'équipe de France

L'ancien manager de Tony Yoka, John Dovi, réagit à la publication du rapport McLaren sorti jeudi, mettant en cause les médailles remportées par la France aux Jeux olympiques de Rio en 2016.

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Le boxeur français Tony Yoka avec John Dovi dans son coin, lors des championnats européens à Baku en 2015. (JEAN MARIE HERVIO / DPPI MEDIA / AFP)

Au lendemain de la publication du rapport McLaren, le monde de la boxe tricolore répond. Publié jeudi 30 septembre, ce rapport, dirigé par le juriste canadien Richard McLaren, dénonce un "système" de tricherie orchestré au sein de la fédération internationale de boxe (AIBA). L'enquête indépendante a identifié onze combats suspects aux Jeux de Rio de 2016, dont les finales remportées par les Français Tony Yoka et Estelle Mossely. Pour John Dovi, manager de l'équipe de France masculine de boxe à Rio et Tokyo, revenir sur ces victoires serait aberrant. Entretien.

Franceinfo : sport : Êtiez-vous au courant des soupçons de combats truqués aux Jeux olympiques de Rio ?

John Dovi : Absolument pas. Les Anglais n'étaient pas contents de la finale de Tony Yoka. Mais comme nous, quand nous n'étions pas contents des combats lors desquels les Français ont perdu. À part les Anglais, personne d'autre n'en parlait. Dans le rapport, on évoque plusieurs affrontements truqués à Rio. Mettre en cause celui d'Estelle Mossely, c'est une véritable aberration. Elle s'est battue comme une lionne pour remporter ce combat alors qu'elle perdait les deux premiers rounds. Qu'on dise qu'il y a manipulation, je suis surpris. L'avantage de ces allégations, c'est qu'elles sont facilement vérifiables, il suffit de regarder le combat sur internet. 

On parle de parcours allégé pour que Tony Yoka arrive en finale et d'un potentiel retrait de médaille...

John Dovi : On n'a pas eu l'impression d'avoir eu un parcours simple. Le combat face au Jordanien [Hussein Iashaish en quart de finale], c'était un combat dur. De toute façon quand on est aux Jeux, rien n'est facile. Pour ce qui est du retrait du titre, je n'y crois absolument pas. S'ils n'ont pas été capables de changer la décision de Mourad [Aliev] il y a un mois à Tokyo, ils ne seront pas capables de reprendre la médaille de Tony, obtenue il y a cinq ans.

 "La présence d'un Français dans les instances protège les athlètes"

Le rapport pointe du doigt le rôle de Karim Bouzidi, l'ex-directeur exécutif de l'AIBA (Association internationale de boxe amateur), de nationalité française. Selon vous, a-t-il joué un rôle prépondérant ?

John Dovi : On disait qu'à l'époque, "Karim a servi de fusible". Mais le tollé a été provoqué après des combats opposant un Irlandais à un Russe et un autre entre un Russe et un Kazakhstanais. À cette époque-là, aucun combat français n'était concerné par une possible intervention de Bouzidi. Nous, on était dans notre compétition, on s'est concentré sur nos combats. 

Ce qui est sûr, c'est que la présence d'un Français dans les instances protège les athlètes. À Tokyo, on avait zéro arbitre français, zéro représentant tricolore et on est reparti sans médaille. Dans le sport moderne, comme dans le monde de la politique d'ailleurs, il faut des personnes qui représentent et défendent les intérêts de la France dans chaque instance pour qu'elles nous protègent, sans nous avantager. Il faut que Tokyo serve de leçon pour la suite.

Pour vous, le mauvais parcours des athlètes à Tokyo est lié à l'absence de dirigeants français ?

John Dovi : Ça a été une véritable cabale contre notre équipe. On pensait qu'on aurait cinq médailles, et on repart sans rien. 

Dès le premier combat, celui de Samuel Kistohurry, on a su que ces Jeux allaient être une véritable mascarade. J'avais honte de mon sport. Au fur et à mesure que la compétition avançait, on a compris que ça n'allait pas s'arranger. On peut prendre l'exemple de Maïva Hamadouche. Lors du dernier round, son adversaire finlandaise était lessivée et prend un avertissement car elle commet beaucoup trop d'erreurs. Pourtant, Maïva perd le round, c'est incroyable. Le seul combat où on n'avait pas grand chose à dire, c'était celui de Sofiane Oumiha

"Il était voulu qu'on reparte sans médaille de Tokyo"

L'apothéose, c'était la disqualification de Mourad Aliev en quart de finale. La magouille était organisée. L'arbitre a paniqué et il a commis une erreur monumentale en donnant un avertissement et en disqualifiant Mourad à six secondes de la fin du combat. C'était sans précédent, personne n'a compris d'où venait cette décision. Le superviseur est parti 40 minutes avant d'avouer qu'il y avait eu erreur d'arbitrage mais qu'il n'allait pas revenir dessus. Nous avons déposé une réclamation auprès du TAS qui a choisi de ne pas changer de décision, pour ne pas créer de jurisprudence. Il était voulu qu'on reparte sans médaille de Tokyo. On est rentrés complètement détruits de ces Jeux olympiques, tous nos boxeurs ont pleuré dans les vestiaires après leurs combats. 

Incroyable image de Mourad Aliev qui refuse de quitter le ring.
Le boxeur n'a pas accepté sa disqualification lors de son quart de finale après avoir envoyé plusieurs coups de tête selon l'arbitre.

Pourtant c'était le CIO (le Comité international olympique) qui était aux commandes du tournoi olympique à Tokyo, et non l'AIBA.

John Dovi : Ce changement laissait effectivement entendre quelque chose de positif, que le tournoi ne pouvait pas être entravé par quelqu'un de la Fédération. Mais le CIO a été dépassé par les événements. 

La boxe est un sport subjectif à décision humaine où il arrive qu'on débatte, qu'on ne soit pas d'accord avec une décision. Mais à Tokyo, les décisions envers les Français étaient aberrantes et ne concernaient pas des combats serrés. Il n'y avait pas matière à discussion selon moi : nos boxeurs devaient gagner, à part sur un combat.

Les combats de Rio n'ont pas eu cette saveur-là. Pour moi, on les a tous gagnés, sans aucun doute possible. D'ailleurs, aucun adversaire ne s'était plaint à l'époque. Ce rapport a été dilligenté non pas après des réclamations d'athlètes mais parce que le numéro 2 de l'AIBA avait été limogé après des scandales sur des combats sur lesquels aucun français n'était impliqué.

Le monde anglo-saxon n'a pas digéré le titre de Tony Yoka face à Joe Joyce en 2016. Repartir sans médaille de Tokyo et voir ce rapport qui remet en cause les médailles de Rio est une sorte de retour de bâton selon vous ?

John Dovi : Personnellement je me demande : à qui sert ce crime ? Je ne sais pas. Vous me parlez des Anglais. Effectivement ils avaient la finale de 2016 en travers de la gorge quand Yoka a décroché le titre avec Bouzidi en numéro 2. A Tokyo, les Anglo-Saxons s'en sont bien sortis (entre les Américains, les Anglais et les Australiens), et il y avait beaucoup d'Anglo-Saxons à la tête des instances : le superviseur de la compétition était Australien,on a laissé le choix des arbitres (un pouvoir très important) à un Gallois, le vice-président de la fédération est américain. Toutefois, on n'a pas d'éléments probants, il nous faut des preuves. 

Mais toujours est-il que le timing de la publication de ce rapport est étrange. Il a été diligenté il y a 2-3 ans et, bizarrement, il sort quelques semaines après la fin des Jeux. C'est comme si c'était prévu qu'on ait 0 médaille à Tokyo, pour ensuite venir challenger celles qu'on a remportées à Rio. Si le rapport était sorti avant l'été, cela aurait permis à la communauté sportive d'avoir un retard bien particulier sur la boxe et de ne pas laisser passer certaines choses. 

"On a réanalysé les combats de Tokyo : les Français ont été lésés"

La Fédération française de boxe aurait ré-analysé les combats des Français à Tokyo avec un logiciel objectif et il s'avérerait que quasiment tous auraient dû être remportés par les Tricolores. Vous confirmez ? 

John Dovi : Oui, on a ré-analysé les combats des Jeux et les vidéos montrent bien que les Français ont été lésés à Tokyo. Mais on n'a pas attendu l'analyse pour le dire. Les combats n'étaient pas serrés et pourtant ils se sont tous soldés (mis à part celui de Sofiane) par des décisions incompréhensibles. On a eu la confirmation de ce qu'on pensait sur le coup.

Moi-même, je me suis remis en question parce que je me suis dit que j'étais peut-être trop impliqué émotionnellement. Mais j'ai reçu des tonnes de messages de personnes extérieures qui me disaient ne plus rien comprendre à mon sport après les décisions prises à Tokyo. C'était donc un constat partagé. 

Toutes ces polémiques entachent encore la boxe au niveau international. Est-ce que selon vous cela pourrait précipiter l'arrêt de la boxe aux Jeux ?

John Dovi : Je ne l'espère pas, même si cela nous pend au nez depuis des années. La boxe a toujours été entachée de polémiques. On avait tout intérêt à montrer une image positive de notre sport au Japon. Mais là, au vu des décisions terribles qui ont été prises, on repart avec une image négative.

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