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"Je n'oublierai jamais le nom de ce gendarme" : le dépôt de plainte, étape cruciale pour les femmes victimes de violences conjugales

Le Grenelle contre les violences conjugales, qui rend ses conclusions ce lundi, s’est penché sur la question du dépôt de plainte. Des formations sont notamment dispensées aux élèves gendarmes depuis la rentrée.

Article rédigé par
Margaux Stive, édité par Bastien Munch - franceinfo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
Dans une gendarmerie (illustration). (LIONEL VADAM  / MAXPPP)

Le gouvernement doit annoncer lundi 25 novembre les mesures prises après le Grenelle contre les violences conjugales. Une série d'annonces destinées à enrayer le chiffre infernal des 137 femmes mortes depuis le début de l’année sous les coups de leur conjoint ou de leur ex-conjoint. Pour l'écrasante majorité, ces femmes ne portent jamais plainte : elles ne sont qu’une sur cinq à le faire. Parmi elles, Sylvie, 53 ans, a été harcelée et violée pendant des années par son ex-compagnon, mais elle a pourtant mis six ans avant de porter plainte. 

Les violences ont commencé quelques mois après leur rencontre, en 2008. Sylvie a alors 42 ans. Ce ne sont pas des coups, ni des gifles, mais un harcèlement moral quotidien, avec des centaines de messages par jour, des appels incessants, et même des "mouchards" sur son téléphone et sa voiture. "Ça s'installe progressivement, insidieusement. C'est une espèce de toile d'araignée qui se tisse à votre insu", explique-t-elle.

Sylvie, 53 ans, a été harcelée et violée pendant des années par son ex-compagnon. Et quand elle a voulu porter plainte, le gendarme lui a dit : "Mais madame, il vous aime cet homme-là!"  (MARGAUX STIVE / RADIO FRANCE)

Le cauchemar va durer six ans. Sylvie meurt à petit feu. Elle est épuisée, isolée, détruite. Et puis il y a ce viol, celui de trop, qui pousse Sylvie, en 2013, à se rendre à la gendarmerie. "Et alors là, mon Dieu quel accueil, ça a été infernal... se souvient-elle. Déjà, pour moi, c'était dur de rentrer dans cette gendarmerie. On est reçu par un gendarme, je n'oublierai jamais son nom à celui-là. Je leur explique les déplacements, la nuit, quand il se gare de l'autre côté de la rue, qu'il m'appelle jour et nuit, qu'il avait défoncé les portes et qu'il m'avait menacée. Et là, le gendarme me regarde, me redonne mon téléphone et me dit : mais madame, il vous aime cet homme-là, il faut rester avec lui. Vous en connaissez beaucoup des hommes qui envoient autant de messages d'amour comme ça à leur femme ? On ne prendra pas votre plainte. Et je n'ai pas déposé plainte..."

Le gendarme m'a dit : mais madame, rentrez chez vous, ce ne sont que des messages d'amour !

Sylvie

à franceinfo

Sylvie rentre alors chez elle, désespérée mais bien décidée à ne plus jamais mettre les pieds dans une gendarmerie. L’une de ses amies continue pourtant les recherches et trouve un autre gendarme, formé sur les violences conjugales. "Il est venu à la maison, continue Sylvie. Dans un premier temps, il s'est excusé de l'accueil que j'avais eu à la gendarmerie un mois auparavant. Il m'a aussi dit qu'il avait remonté les bretelles à toute son équipe parce qu'il trouvait intolérable qu'on ait pu me mettre dehors sans prendre ma plainte, ni même m'écouter. Ce jour-là, il était là pour prendre ma plainte."

La machine judiciaire s’enclenche. Une nouvelle épreuve qui va durer plus de cinq ans, jusqu’au procès, au printemps 2019. L’agresseur de Sylvie est condamné à quatre ans de prison ferme. Quelques années de répit, mais Sylvie ne redoute qu’une chose : qu’il lui fasse payer, une fois sorti de prison. Elle pense donc à vendre sa maison et à partir loin de lui. Elle songe même souvent au suicide.

Une parole des femmes "décrédibilisée"

Le cas de Sylvie n'est pas isolé. Son avocate, Anne Bouillon, rencontre tous les jours des femmes qui se sentent délaissées, impuissantes, et qui ont du mal à parler de ce qu’elles vivent. Elle constate que ce moment du dépôt de plainte est crucial, et pourtant, il se passe trop souvent mal pour les femmes. "Interrogeons-nous sur le crédit que l'on accorde aux femmes lorsqu'elles parlent, estime Anne Bouillon. Pendant des millénaires, on a construit une société en décrédibilisant la parole des femmes, ou en considérant que la raison était du côté des hommes, et la passion, l'hystérie, la déraison du côté des femmes. On paie le prix de discours médicaux, religieux, sociaux, culturels, qui viennent discréditer la parole des femmes."

On doit pouvoir arriver à mettre la victime suffisamment en confiance pour qu'elle nous explique tout ce qu'il se passe dans la sphère privée, dans l'intimité de la cellule familiale.

Maddy Scheurer, gendarmerie nationale

à franceinfo

Le Grenelle contre les violences conjugales s’est penché sur cette question du dépôt de plainte. Ce qui en ressort, c’est d’abord un problème de formation. Les choses commencent seulement à bouger. Par exemple, depuis la rentrée de septembre, les élèves gendarmes suivent un module spécifique et obligatoire de huit heures sur les questions des violences conjugales et du dépôt de plainte, et notamment sur la notion d’emprise, qui complique beaucoup les choses. "La difficulté dans le phénomène de violences conjugales, explique Maddy Scheurer, porte-parole de la gendarmerie nationale, c'est que parfois, les victimes viennent pour nous parler parce qu'elles sentent qu'il faut qu'elles viennent, mais elles n'ont pas nécessairement l'envie de tout nous dire, ou en tout cas elle éprouvent des difficultés pour le faire. Et on peut le comprendre puisqu'il s'agit de faits privés, qui se déroulent dans la sphère familiale. Il faut donc qu'on arrive à surmonter cette difficulté."

Une parole difficile à traiter et des faits également compliqués à prouver. Résultat : sur dix plaintes déposées pour violences conjugales, huit aboutissent à un classement sans suite.

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