Lutte contre les violences faites aux femmes : "L'Espagne a vraiment une longueur d'avance sur nous", estime une avocate spécialiste

La justice espagnole a ordonné mercredi 13 octobre l'incarcération du défenseur de l'équipe de France de football Lucas Hernandez, pour ne pas avoir respecté une mesure d’éloignement imposée après une rixe avec sa compagne. Pour Anne Bouillon, avocate au barreau de Nantes, cette décision illustre bien la sévérité de la justice espagnole dans ce type de dossier.

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Radio France
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Les bracelets anti-rapprochement sont très utilisés en Espagne pour lutter contre les violences conjugales. (ERIC MALOT / MAXPPP)

"L'Espagne a vraiment une longueur d'avance sur nous" en matière de lutte contre les violences faites aux femmes, estime mercredi 13 octobre sur franceinfo Anne Bouillon, avocate au barreau de Nantes et spécialiste du sujet. "Il y a une culture très forte depuis l'instauration d'une loi cadre en 2004. Cette implication se retrouve au niveau de l'exécution des peines, de la prévention et des sanctions." Selon elle, le dernier rebondissement dans l'affaire Lucas Hernandez "est tout à fait signifiant du sérieux des juridictions espagnoles" en la matière. Le défenseur de l'équipe de France de football est visé par un ordre d'incarcération pour ne pas avoir respecté une mesure d’éloignement imposée après une rixe avec sa compagne.

franceinfo : Cette affaire illustre-t-elle la sévérité de la justice espagnole dans ce type de dossier ?

Anne Bouillon : Elle est tout à fait signifiante et éloquente du sérieux que les juridictions espagnoles mettent à assurer la protection des victimes par le biais des mesures d'éloignement. La justice espagnole condamne deux fois plus que les juridictions françaises les hommes qui commettent des violences conjugales. Il y a une culture très forte en Espagne pour se saisir de ce contentieux, depuis 2004 et l'instauration d'une loi cadre qui a été vraiment une étape décisive sur la lutte contre les violences faites aux femmes. Cette implication se retrouve au niveau de l'exécution des peines, de la prévention et des sanctions.

L'arsenal juridique espagnol est-il complet dans ce domaine ?

Il est complet, il est innovant, et c'est intéressant de le souligner, il est en avance par rapport à nous. Ça fait 17 ans maintenant que le législateur espagnol a souhaité éradiquer ce qu'il appelle être des violences de genre. En France, on parle de violences conjugales, de violences familiales... Eux, ils appellent les choses par leur nom et désignent donc des violences perpétrées par les hommes sur les femmes. En 2017, il y a eu ce qu'on appelle un pacte d'État, donc une grande législation nationale, avec un budget d'un milliard d'euros qui intervient dans tous les domaines et qui assure la protection des femmes par des places d'hébergement, qui a été très novateur sur ce que l'on appelle les bracelets anti-rapprochement et les téléphones grand danger, et sur la formation des policiers qui ont des brigades spécialisées. Il y a même d'ailleurs en Espagne, un commissariat qui est totalement dédié aux violences faites aux femmes. Ils ont vraiment une longueur d'avance sur nous dans ce contentieux et cette protection.

Est-ce que ça donne des résultats ?

Nécessairement. Alors, c'est disparate, c'est variable. Il y a toujours des féminicides en Espagne. Sauf que si on compare les chiffres français aux chiffres espagnols, il y a deux fois moins de féminicides en Espagne qu'en France en valeur relative. Un autre chiffre fort, c'est que sur toutes les femmes qui ont été dotées de bracelets anti-rapprochement en Espagne, aucune n'a été tuée. Ils détectent les signaux faibles. Quand une femme vient porter plainte une première fois, on la prend au sérieux, on la croit et ça enclenche tout de suite une mécanique de prise en charge et des mécanismes d'exfiltration. Ils sont très attentifs à ça et ils font de la prévention.

Malgré tout, est-ce qu'on peut dire que la France a rattrapé son retard dans ce domaine pendant le quinquennat d'Emmanuel Macron ?

Bien sûr, il y a des signaux forts qui ont été donnés. Le Grenelle, ce n'était pas n'importe quoi. Il y a eu des lois et des avancées législatives. Mais vous ne pourrez pas m'empêcher de penser qu'il y a quand même un manque de moyens. J'entends une volonté politique certaine, dont je ne doute pas, mais on n'est pas du tout à la hauteur en termes de budget. Le budget annuel de l'Espagne sur les violences faites aux femmes, c'est 748 millions d'euros. Cela représente 16 euros par an et par habitant. En France, on est à 5 euros par an et par habitant. C'est trois fois moins. Au-delà de la priorité politique, cela doit être une priorité budgétaire. Cela veut dire des places d'hébergement, de l'information, un accompagnement social pour ces femmes... Ça coûte de l'argent mais ça sauve des vies.

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