Vidéo Documentaire "Noirs en France" : "Intérioriser le sentiment que sa propre couleur de peau a moins de valeur, c'est terrible", témoigne Laetita Helouet

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Elle témoigne dans le documentaire "Noirs en France", d'Aurélia Perreau et Alain Mabanckou, diffusé ce soir à 21h sur France 2." />
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 un moment, je deviendrais blanche parce que tout le monde est blanc et donc moi, je ressemblerais à tout le monde", espérait la directrice générale des Hautes études internationales et politiques (HEIP) quand elle était enfant.

"Intérioriser le sentiment que sa propre couleur de peau est moins valorisée ou a moins de valeur, c'est terrible", témoigne la directrice générale des Hautes études internationales et politiques (HEIP) Laetitia Helouet, mardi 18 janvier sur franceinfo, alors que le documentaire "Noirs en France" dans lequel elle a témoigné est diffusé à partir de 21h10 sur France 2.

>> "Noirs en France" : soirée spéciale le 18 janvier 2022 sur France 2.

franceinfo : Pourquoi avez-vous témoigné dans ce documentaire ?

Laetitia Helouet : Il me semblait que c'était intéressant. Je raconte souvent mon parcours. C'est un parcours où j'ai eu des succès, des échecs et des doutes et si ces succès, comme ces échecs et ces doutes - qui sont aussi constitutifs de mon identité - peuvent servir à d'autres, il me semble que c'est important. Il me semble aussi que c'est important de mettre la lumière sur un sujet puisque quand je suis filmée dans ce documentaire, je suis à la Cour des comptes, je suis la seule femme noire rapporteure à la Cour des comptes.

"La question qui se pose simplement, c'est : est-ce que ma présence dans cette institution veut dire que c'est possible ou est-ce que la présence d'une seule femme noire dans cette institution veut dire que, manifestement, il y a un problème qui n'est pas un problème de talent ?" 

Laetitia Helouet, directrice générale des Hautes études internationales et politiques

à franceinfo

Les documentaristes ont demandé à tous les témoins à quel moment ils s'étaient rendu compte qu'ils étaient noirs. Vous, c'était quand ?

Moi, c'est assez simple. Je suis née et j'ai grandi dans ma petite enfance au Congo-Brazzaville et, avant la France, j'habitais en Roumanie. On ne s'est pas rendu compte pendant ses premières années d'enfance qu'on était noir parce que tout le monde vous ressemblait, mais quand on arrive en Roumanie cette différence vous saute aux yeux et on vous la rappelle. En France, j'ai grandi dans une cité HLM où la diversité était assez courante. Je pense que c'est quand je commence mon lycée parce que je suis une bonne élève et que j'arrive dans un lycée du centre-ville de Reims. Là, le sujet d'être seule et de plus en plus seule commence à se poser. Ça commence au lycée et on va dire que le phénomène s'accentue dans la vie professionnelle évidemment. La question, c'est d'autres formes d'incarnation dans des postes qui sont des postes considérés comme les plus prestigieux, que ce soit dans le secteur public dont je suis issue, mais également dans le secteur privé.

Dans le documentaire, il est demandé à des petites filles noires de choisir la plus belle poupée entre une poupée blanche et une poupée noire et elles prennent toutes la blanche. Qu'est-ce que cela vous évoque ?

Ça me touche. Dans cette partie du documentaire, c'est une dizaine de petites filles noires qui font le choix de la beauté et choisissent la poupée blanche. Ça me touche parce que ça me renvoie aussi à des choses que j'ai vécues.

"Quand j'étais petite, j'imaginais que j'allais devenir blanche."

Laetitia Helouet

à franceinfo

C'est ça aussi le privilège de l'enfance, c'est la pensée magique. C'était : à un moment, je deviendrais blanche parce que tout le monde est blanc et donc moi, je ressemblerais à tout le monde. Cette question-là, qu'on intègre finalement assez petits, c'est intérioriser le sentiment que sa propre couleur de peau est moins valorisée ou a moins de valeur, c'est terrible et ça veut dire qu'il faut un chemin d'émancipation. Certains sans doute s'en sortent beaucoup mieux que moi. Moi, j'ai mis beaucoup de temps à m'émanciper de cette question.

Il y a 40 ans, la télévision diffusait encore des représentations d'hommes noirs avec un os dans le nez. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Est-ce que les préjugés ont disparu pour autant ?

Ça veut dire que les choses ont changé, c'est-à-dire que les représentations les plus brutales et les plus frontales existent moins. Je pense aussi que les choses sont plus subtiles. Moi, je m'appelle Laetitia Helouet, la diversité n'apparaît pas dans mon patronyme. Je m'appellerais Fatoumata, je ne sais pas si j'aurais eu la même trajectoire. Je serais un homme noir, je ne sais pas si j'aurais eu la même trajectoire. Je pense que la violence ou la discrimination est peut-être plus directe quand on est un homme. Je suis aussi dans un milieu professionnel assez privilégié où, en fait, la dimension discrimination est rarement abrupte, elle est plus subtile, elle est dans un regard, elle est dans une nuance. Dans le documentaire, je raconte cette histoire qui est l'histoire de ma vie, de m'appeler Laetitia Helouet, d'avoir été directrice générale, puis rapporteure à la Cour des comptes et quand j'arrive sans que personne ne me voit, régulièrement, il y a une surprise. La question, c'est qu'est-ce qu'il y a derrière cette surprise ? Je pense que dans cette surprise, ce n'est pas que la discrimination et bien souvent, c'est de la surprise tout simplement parce qu'en termes d'incarnation, une femme qui est directrice générale ou rapporteure à la Cour des comptes, on n'imagine pas que ça puisse être une femme noire. Le sujet, c'est bien comment est-ce que on avance dans la société française pour faire en sorte que mon exemple ne soit certainement pas une exception ? Pour moi, il y a vraiment une réflexion à avoir pour savoir comment, à chaque étape, on a une espèce de machine à éliminer des personnes qui, tout simplement, quand elles regardent la Cour des comptes, quand elles regardent un comité exécutif d'entreprise, ne se sentent jamais représentées.

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