TRIBUNE. "Mme Rossignol, je n'ai pas attendu Dolce & Gabbana pour porter un foulard"

Dans une tribune publiée par francetv info, Amal, étudiante musulmane portant le foulard, répond à la ministre des Droits des femmes, qui a comparé les femmes voilées aux "nègres" favorables à l'esclavage. 

(AMAL TAGHOUTI PALUSKIEWICZ)

La ministre des Droits des femmes, Laurence Rossignol, a comparé mercredi 30 mars les femmes qui portent le voile aux "nègres" qui étaient favorables à l'esclavage, avant de reconnaître une "faute de langage". Mais sur le fond, la ministre maintient ses propos, dénonçant des maisons de couture "irresponsables" qui font "la promotion de l'enfermement du corps des femmes" en distribuant des vêtements islamiques. Dans une tribune publiée par francetv info, Amal Taghouti Paluskiewicz, étudiante en science politique et musulmane portant le foulard depuis des années, répond à Laurence Rossignol. Elle s'exprime ici librement.

Je m’appelle Amal, j’ai 25 ans et je suis étudiante en science politique-philosophie. Dans la vie, j’aime les livres, les enfants, je milite pour l’égalité des sexes, les droits des minorités, j'aime la musique et la philosophie, j'aime manger, j'aime les débats politiques ou plutôt les querelles et les bêtises de certains. J'aime la mode, mais je n'ai pas attendu Dolce & Gabbana pour m’habiller, car oui, je porte un foulard.

Il y a quelques semaines, j’étais déjà abasourdie d’apprendre qu’un nouveau ministère avait vu le jour avec une dénomination pour le moins surprenante, "ministère des Familles, de l'Enfance et des Droits des femmes". Surprenante, car cela additionne familles, enfance et droits des femmes, alors même que le combat pour l'égalité et la liberté des femmes est justement celui de sortir le féminin de la sphère privée.

"La liberté, c'est avoir le choix de porter ce foulard ou non"

Mais vous entendre, Madame la ministre, m'accuser moi et des milliers de femmes portant le foulard de porter une idéologie salafiste, m'a indigné. Vous prétendez que je suis dangereuse car je serais une "militante d'un islam politique" et c'est d'ailleurs sur ce point que vous affirmez vouloir nous combattre. Vous parlez d'un danger comme celui de la peste, que l'on voudrait éliminer par crainte qu'il ne se répande. 

Madame la ministre, vous comparez dangeureusement celles qui portent le foulard volontairement à "des nègres américains pour l'esclavage". Insulte à la mémoire de l'esclavage et stigmatisation pour mon choix de porter ce foulard ou non. Mon foulard, je le porte librement. Sous diverses formes : foulard, béret, turban, bonnet… Je choisis sa couleur selon mon humeur. Mon foulard n’est pas toutes les absurdités que j'ai entendues de votre part. La liberté, c'est avoir le choix entre porter ou non ce foulard — et c'est ma liberté. La liberté, ma liberté, n'est pas celle qu'on aime théoriser et définir pour en exclure à la fin celles et ceux qui ne possèderaient pas les caractéristiques prédéfinies.

"Mon foulard est le rappel d'un certain idéal éthique"

Le foulard n’a de sens que celui qu'on lui donne. Accessoire de mode, outil contre le froid, signification religieuse… Pour ma part, il est avant tout un vêtement qui m'habille et pas seulement un tissu recouvrant mes cheveux. Pour moi, c'est le rappel d’un certain idéal éthique. Nous sommes des êtres sexués par nature, alors je trouve rationnel de ne pas mettre en avant ce qui peut être objet de désir. Mon foulard représente le respect et la dignité du corps, et il rappelle que mon corps n'est pas un produit qu'on marchande. 

Je ne vous expliquerai pas davantage, Madame la ministre, les raisons pour lesquelles je porte le foulard ou les motivations de ma foi, car cela ne vous  intéresse guère. Peu importe que je sois "consentante", vous vous êtes prononcée  publiquement à ma place, en votre qualité de ministre des Droits des femmes. Vous avez nié mon autonomie, ma légitimité et vous réfutez mes droits fondamentaux. L'Etat n'est-il pas le garant des libertés fondamentales ? Si l'expression de ma foi est mise à mal, ne devriez-vous pas tout mettre en œuvre afin que je puisse exprimer ma foi sans vivre dans la peur d'une agression verbale et/ou physique ?

"L'islamophobie, ça commence par des mots"

En imposant aux femmes un modèle unique d’émancipation, vous les privez de la leur, Madame la ministre. En tenant des propos islamophobes, vous encouragez les pratiques racistes à leur égard. Faut-il encore vous rappeler que les femmes sont les premières victimes du racisme, du sexisme, de la précarité, de l’austérité, de la montée du terrorisme et de l'extrême droite ?

Vous dites que "les lignes [de mode] islamiques sont dangereuses pour la liberté et les droits des femmes musulmanes en France". Vous auriez pu dénoncer quelque chose de sensé : ces lignes de mode dites "islamiques" ne sont pas un asservissement à une idéologie "islamique", mais un asservissement à la mode. La mode voit deux choses chez les femmes portant le foulard : leur corps et leur portefeuille. 

Madame la ministre, je terminerai en vous invitant à la cohérence. Votre gouvernement a lancé une campagne de sensibilisation intitulée "Tous unis contre la haine" : "Les actes anti-musulmans, ça commence par des mots. Ça finit par des crachats, des coups, du sang", dit cette campagne. Vous avez commencé par les mots.