Etats généraux de la laïcité : "La consultation des intellectuels, c'est de la com'", dénonce le chercheur Patrick Weil

Patrick Weil, directeur de recherche au CNRS, s'étonne dimanche sur franceinfo du lancement des états généraux de la laïcité annoncés par Marlène Schiappa.

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Radio France
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Patrick Weil, le 17 janvier 2021, à Paris. (VINCENT ISORE / MAXPPP)

"Je suis un peu surpris" du lancement des états généraux de la laïcité "parce qu'en général on fait des états généraux avant de passer une loi", déclare dimanche 18 avril sur franceinfo Patrick Weil, directeur de recherche au CNRS. Ce spécialiste de la citoyenneté et de la laïcité, qui vient de publier un livre intitulé De la laïcité en France, s'étonne du lancement des états généraux de la laïcité annoncés par Marlène Schiappa. Etant donné qu'une loi concernant les valeurs de la République est déjà en train d'être votée, "la consultation des intellectuels c'est de la com'", d'après Patrick Weil. Il explique que la loi de 1905 était déjà "d'une modernité incroyable".

franceinfo : Comment faire en sorte, comme le dit Marlène Schiappa, que la laïcité rassemble aujourd'hui au lieu de diviser ?

Patrick Weil : Déjà, je suis un peu surpris parce qu'en général on fait des états généraux avant de passer une loi. Or, là, il y a une loi qui est en train d'être votée par le Parlement, qui n'a pas fini d'ailleurs d'être discutée, qui va peut-être faire l'objet d'un débat au Conseil constitutionnel. Moi, j'ai le sentiment que là on marche sur la tête, parce qu'au cours des débats au Sénat, monsieur Darmanin et monsieur Dupond-Moretti ont montré qu'ils ne connaissaient pas les dispositions de la loi de 1905. Après le vote de la loi de 1905, le pape l'a rejetée, il y a eu des incidents très graves avec certains cardinaux et curés qui appelaient à la résistance contre la loi, qui s'attaquaient aux instituteurs, qui s'attaquaient aux enfants en les menaçant de ne pas faire leur première communion. Il y avait donc des dispositions qui ont permis de faire condamner des cardinaux, des évêques, des curés, des choses qui seraient très utiles.

Vous parlez d'une police des cultes qui était très active à l'époque, elle existe toujours ?

Cette police existe toujours et je vais vous donner un exemple : après l'assassinat de Samuel Paty, on a découvert qu'avait été mise sur le Facebook de la mosquée de Pantin une vidéo qui a peut-être contribué à la décapitation. Qu'a fait le gouvernement qui ne connaissait pas ce dispositif ? Il a fermé la mosquée, ce qui fait que certains fidèles qui n'avaient rien fait se sont trouvés privés de leur lieu de culte. Et l'homme qui a fait le post de la vidéo n'a pas été poursuivi. Alors on marche sur la tête ! Moi, il me semble qu'il faut qu'une fois que la loi est votée et confirmée par le Conseil constitutionnel, il faut l'appliquer au niveau des préfectures, au niveau des magistrats. La consultation des intellectuels c'est de la com'.

Est-ce que ça veut que la loi de 1905 ne propose plus aujourd'hui les outils nécessaires pour gérer la laïcité ?

C'est justement l'inverse. Elle propose des outils qui sont indispensables, mais que le gouvernement ne connaissait pas. Et il l'a montré parce que quand M. Darmanin et M. Dupond-Moretti ont été interrogés sur ces outils, ils ont déclaré qu'ils n'avaient jamais été utilisés depuis 1905. Je montre dans mon livre qui vient de sortir qu'ils ont été utilisés des centaines de fois par Clemenceau, par Briand, par Poincaré, des grands dirigeants républicains. Eux, ils n'étaient pas d'accord, ils se sont bien engueulés sur la loi de 1905. Mais quand il y a eu les attaques de cet épiscopat radicalisé, ils se sont unis, il y avait dans le même gouvernement Clemenceau et Briand. Eh bien je pense que sur la laïcité, il y a des divergences qu'on connaît, mais ce sont tous des gens attachés à la laïcité. Donc, il faut les réunir pour combattre ensemble ceux qui sont les ennemis de la République et de la laïcité.

Qui sont les ennemis de la laïcité ?

Vous avez deux types d'ennemis. Vous avez des gens qui veulent imposer le pouvoir d'une religion sur la souveraineté de la République, ça c'était très bien vu par les concepteurs de la loi. Et puis d'autres estiment que la loi de 1905 devait exclure, il y a dont une vision raciste ou excluante de la loi. Ca ce sont les deux types d'ennemis, pour moi.

Aujourd'hui, les choses ont changé. Est-ce que la sphère privée et l'espace public ne sont pas devenus très poreux, particulièrement avec les réseaux sociaux ?

Oui vous avez raison. Selon la loi pénale, si vous faite pression sur quelqu'un pour le forcer à porter un signe religieux ou l'en empêcher, cela s'applique dans tous les espaces. Alors ce qu'il faut faire, c'est moderniser la loi parce qu'il faut rajouter Facebook etc. Mais ils avaient tout prévu. La loi de 1905, c'est une loi d'une modernité incroyable. Elle est en avance, même aujourd'hui par rapport à beaucoup d'autres lois à l'étranger. Elle respecte les croyants comme les non-croyants. Elle les protège, chaque liberté est protégée par une disposition pénale contre toute pression. Alors la loi fixe un certain nombre de règles. Ensuite, vous avez des conflits d'interprétation. Moi, j'enseigne le droit de la religion aux États-Unis, il y a tous les ans plusieurs cas à la Cour suprême où on vient présenter différentes opinions, et la justice se prononce. Il faut accepter que cela se passe comme ça, et que ce ne soit pas le Parlement qui fasse la loi sur des petits détails d'interprétation qui me paraissent du domaine de la bataille d'interprétation devant les juges.

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