Enquête sur la laïcité à l'école : "La situation va en s'aggravant", s'inquiète le professeur d'histoire-géo Iannis Roder

"La pression sur les enseignants, au nom de revendications religieuses, semble s'étendre", confirme Iannis Roder, directeur de l'Observatoire de l'éducation à la Fondation Jean-Jaurès qui a commandé l'enquête. Il appelle les personnels de direction à soutenir les enseignants.

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Une enseignante devant sa classe (photo d'illustration). (OLIVIA COHEN / RADIOFRANCE)

"La situation va en s'aggravant", s'inquiète sur franceinfo le professeur d'histoire-géo Iannis Roder, directeur de l'Observatoire de l'éducation à la Fondation Jean-Jaurès, qui publie mercredi 6 janvier une enquête sur la laïcité à l'école. Selon cette étude réalisée par l'institut Ifop, 53% des professeurs du second degré ont déjà vu, dans leur établissement, des élèves contester un enseignement ou tenter de s'y soustraire au nom de la religion. "La pression sur les enseignants, au nom de revendications religieuses, semble s'étendre et n'est plus d'ailleurs concentrée sur certains territoires", souligne Iannis Roder. "Les ambiances de classes ne sont pas nécessairement favorables à l'expression d'un enseignement totalement libéré des pressions. C'est très problématique."

franceinfo : Comment expliquez-vous que ce phénomène s'amplifie ?

Iannis Roder : On peut l'expliquer, à mon sens, de deux manières. La première, c'est qu'aujourd'hui, après l'assassinat de notre collègue Samuel Paty, peut-être que les enseignants sont plus enclins à dire les choses, se sentent peut-être davantage soutenus par l'institution, mais aussi par l'opinion publique. Et la deuxième, c'est que la situation va en s'aggravant : la pression sur les enseignants, au nom de revendications religieuses, semble s'étendre et n'est plus d'ailleurs concentrée sur certains territoires.

Avez-vous déjà été confronté à ce genre de situations ?

Oui, tout à fait, dès mon entrée dans la carrière, au début des années 2000.

"Régulièrement, vous avez des élèves qui, au nom de leurs croyances, vont contredire, contester, ou manifester un mécontentement face à certains enseignements."

Iannis Roder, professeur d'histoire-géo et directeur de l'Observatoire de l'éducation à la Fondation Jean-Jaurès

à franceinfo

C'est une réalité que vivent aujourd'hui, et c'est ce que montre l'enquête, de plus en plus d'enseignants. Et ce qui est très inquiétant, en réalité, c'est que 27% des enseignants sont confrontés à cela plusieurs fois dans l'année. Un quart des enseignants est obligé aujourd'hui de faire face à ces manifestations et à ces revendications plusieurs fois durant l'année scolaire. On voit bien là que les ambiances de classes ne sont pas nécessairement favorables à l'expression d'un enseignement totalement libéré des pressions. C'est très problématique.

Que faites-vous dans ces cas-là ?

En tant qu'enseignant, il faut d'abord s'appuyer sur ce qu'est l'école, sur ce pourquoi on va à l'école, c'est-à-dire qu'on va à l'école en mettant de côté ses sensibilités personnelles, en mettant de côté ce qui relève aussi parfois de l'intime pour s'ouvrir. Le rôle de l'école, c'est d'ouvrir aux enseignements. Qu'on soit d'accord ou pas, ce n'est pas la question. Le programme est le même sur l'ensemble du territoire et pour tous les apprentis citoyens de la République que sont les élèves. Et ils doivent se plier à ses apprentissages.

"L'école ne demande pas l'adhésion, on ne leur demande pas de tout accepter, on leur demande d'écouter et de prendre ce qu'il y a à prendre à l'école pour devenir des citoyens."

Iannis Roder

L'école fait le pari de la construction citoyenne, la construction individuelle et du développement du libre-arbitre, de manière à dégager les élèves de tous les déterminismes qui peuvent être les leurs.

Le soutien de la hiérarchie est-il à la hauteur ?

Ce que nous montre l'enquête, c'est que les enseignants se tournent principalement, à hauteur de 56%, vers les personnels de direction, mais que le soutien total attendu n'est pas toujours au rendez-vous. Donc, il faut réinstaurer un climat de confiance entre les personnels de direction et les enseignants, à la condition que les personnels de direction prennent en compte le vécu des enseignants. Qu'on ne mette pas, par exemple, comme cela m'est arrivé en début de carrière, en accusation un enseignant face à des propos scandaleux d'élèves. Moi, on m'a dit quand j'ai débuté ma carrière : "Qu'est-ce que vous leur dites pour qu'ils disent cela ?" Ça, ça ne doit plus exister dans les relations enseignants-personnels de direction.

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