Procès Preynat : de l'union sacrée à la discorde, comment l'association La Parole libérée a ouvert la voix sur les violences sexuelles dans l'Eglise

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Pierre-Emmanuel Germain-Thill (2e en partant de la gauche) et François Devaux (2e à droite) sur les bancs des parties civiles à l'ouverture du procès du père Preynat, à Lyon, le 13 janvier 2020. (KONRAD K. / SIPA)

Fondée en décembre 2015, cette association a créé un précédent dans la lutte contre la pédocriminalité, en donnant la parole aux victimes. Quatre ans plus tard, son avenir fait débat, mais certains de ses membres fondateurs veulent poursuivre le combat. 

Ils ont pris place en ordre dispersé dans la salle d'audience, veillant pour certains à s'éviter. Les membres fondateurs de l'association La Parole libérée ont vu aboutir un long combat, vendredi 17 janvier, avec la fin du procès du père Preynat à Lyon pour agressions sexuelles sur mineurs de 15 ans. La procureure a requis au moins huit ans de prison contre l'ancien prêtre, qui encourait dix ans de prison et 150 000 euros d'amende. Si François Devaux et Pierre-Emmanuel Germain-Thill étaient assis sur les bancs des parties civiles, Alexandre Hezez a fait une brève apparition dans le public, aux troisième et quatrième jours des débats. Pour celui qui a fait éclater l'affaire voici quatre ans, les faits sont prescrits. Idem pour Bertrand Virieux, qui a également assisté mercredi à ce rendez-vous judiciaire épilogue.

Paradoxalement, le dénouement tant attendu pour ces victimes de l'ancien curé de la paroisse Sainte-Foy-lès-Lyon a donné à voir leur désunion. Quelques jours plus tôt, c'est dans une autre chambre du tribunal correctionnel de Lyon qu'elles s'étaient croisées. Pierre-Emmanuel Germain-Thill et un ancien adhérent de l'association ont assigné en référé La Parole libérée ainsi qu'un éditeur pour demander l'interdiction d'un livre reprenant des témoignages mis en ligne peu après que le scandale a éclaté, sur le site de l'association. 

Lire ce témoignage dans un livre, ça rouvre tous les tiroirs émotionnels, j'ai cru que Preynat me touchait encore.

Un ancien membre de La Parole libérée

à franceinfo

Ces témoignages sont au cœur de la démarche inédite des lanceurs d'alerte qui ont fondé La Parole libérée fin décembre 2015. Pour la première fois, des victimes de pédophilie dans l'Eglise prennent la parole ouvertement, à visage découvert pour certains. Une vingtaine de textes, écrits par d'anciens scouts du groupe Saint-Luc, dirigé par Bernard Preynat de 1970 à 1991, racontent les agressions sexuelles et les viols commis par le vicaire-aumônier alors qu'ils étaient mineurs. Comme l'a découvert Alexandre Hezez en 2014, le prêtre officie toujours dans le diocèse et ce père de famille, catholique pratiquant, n'a qu'une crainte : "Qu'il sévisse encore."

"Ils ont bousculé les codes de la communication"

Ses démarches auprès du cardinal Barbarin et du pape finissent par aboutir, en toute discrétion : un an plus tard, le père Preynat est interdit de tout exercice du ministère pastoral et d'activités comportant des contacts avec des mineursInsuffisant pour ses anciens louveteaux, qui brisent enfin le lourd secret que le prêtre leur avait demandé de garder. "L'originalité de cette association, c'est la libération de la parole des victimes, leur parti pris de médiatiser leur propre histoire", analyse Emmanuelle Haziza, avocate de Pierre-Emmanuel Germain-Thill. Le 12 janvier 2016, François Devaux, chef d'entreprise, Alexandre Hezez, cadre dans la finance, et Bertrand Virieux, cardiologue, organisent une conférence de presse, en présence de journalistes.

Montrer nos visages était une nécessité parce qu'on ne peut pas porter un tel combat face cachée.

François Devaux

Le 12 janvier 2016

"La conférence de presse que nous avons tenue a été le 'big bang' de toute l'aventure, fortement amplifié par la diffusion d'un reportage spécial sur TF1 dans le magazine 'Sept à huit'", se remémore Franck Favre, webmaster du site de l'association jusqu'en 2017. Selon Nadia Debbache, l'avocate lyonnaise qui les a aidés à créer les statuts de l'association, le succès de cette entreprise tient à la "personnalité des trois fondateurs. Chacun a su être le complément de l'autre, avec un caractère différent. Ils se sont magnifiquement entendus".   

"Ils se sont exprimés clairement, sans colère, de façon objective", appuie Florence Bouvier-Gillet, adhérente historique et désormais membre du bureau. Au style s'ajoute la méthode : "Ils ont vraiment bousculé les codes de la communication et ont eu un énorme pouvoir d'enquête en allant chercher les potentielles victimes et en créant ce site internet pour que tout le monde puisse parler", résume Emmanuelle Haziza. "Des hommes courageux ont créé cette association afin que le silence soit rompu et je les en remercie du fond du cœur, encense Pierre-Emmanuel Germain-Thill sur le site de La Parole libérée. Grâce à eux, la lumière commence à être faite sur les agissements d'un prêtre totalement conscient de ses actes et qui avait déjà avoué des faits similaires."

"C'est cette démarche originale qui a permis de briser la solitude des victimes qui n'avaient jamais porté plainte contre vous, et ce en dépit de leur nombre. C'est un peu l'ère des réseaux sociaux qui vous a rattrapé", a confirmé la présidente du tribunal correctionnel de Lyon en s'adressant à Bernard Preynat au premier jour du procès. 

"Le Act Up de l'Eglise"

En janvier 2016, Bernard Preynat est placé en garde à vue puis mis en examen. Devant les enquêteurs, il reconnaît son attirance pour les jeunes garçons, née à l'adolescence alors qu'il était moniteur de colonies de vacances. Emerge un autre scandale : celui du silence de la hiérarchie de l'Eglise, avertie à plusieurs reprises. En février de cette même année, les membres de La Parole Libérée portent plainte contre le cardinal Barbarin pour non-dénonciation d'agressions sexuelles sur mineur de 15 ans et omission de porter secours. Le classement sans suite par le parquet en août décourage certains d'aller plus loin. 

Pour moi, la condamnation médiatique des deux hommes suffisait. J'avais accompli ma mission. On a participé à donner un vrai coup de pied dans la fourmilière, ça a fait le tour de la planète.

Un ancien adhérent de La Parole libérée

à franceinfo

Des dissensions se font alors jour au sein de l'association. La psychologue et la psychiatre se retirent pour une divergence de points de vue sur le suivi des victimes, dès l'automne 2016. Mais la machine est enclenchée et en décembre s'ouvre le procès canonique de Bernard Preynat. Il sera suspendu jusqu'en septembre 2018. François Devaux et Bertrand Virieux sont sacrés meilleurs Lyonnais de l'année 2016 par Lyon Mag, succédant... au cardinal Barbarin. 

Le trio d'origine se sent pousser des ailes. En mars 2017, ils font inscrire "Stop" sur un ruban vert dessiné dans le ciel de la capitale des Gaules. L'opération, menée avec d'autres associations, s'inspire des actions de lutte contre le sida. Objectif : faire évoluer les délais de prescription en matière de pédocriminalité. "C'est le Act Up de l'Eglise. On a ce rôle d'agitateurs, on appuie là où ça fait mal pour que les gens soient entendus", analyse a posteriori François Devaux. "Le cap était assez clair dès le début, avec une dimension activiste", confirme Alexandre Hezez.

"La médiatisation et la lumière"

Pour contourner le classement sans suite, les compagnons de route convoquent directement le cardinal Barbarin devant le tribunal par le biais d'une citation directe. Dix victimes sont représentées dans cette procédure initiée en mai 2017. Leur détermination et les témoignages qui continuent d'affluer provoquent une véritable déflagration au sein de l'institution feutrée. De fait, la parole se libère, bien au-delà de l'affaire Preynat. "C'est vraiment le #MeToo de l'Eglise catholique en France, c'est-à-dire qu'avant on savait que ça existait, mais finalement les victimes étaient cachées", analyse Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef du quotidien La Croix.

La Parole libérée peut se targuer d'avoir provoqué une véritable prise de conscience parmi les évêques de France, qui rencontrent pour la première fois des victimes d'abus sexuels, à Lourdes, en novembre 2018. Moins d'une semaine après cet échange, la Conférence des évêques de France annonce la création d'une commission indépendante chargée de "faire la lumière" sur les abus sexuels sur mineurs dans l'Eglise catholique depuis 1950. L'association peut aussi se féliciter d'avoir contribué à l'allongement du délai de prescription pour les crimes sexuels commis sur des mineurs, passé de vingt à trente ans à compter de la majorité, grâce à la loi du 3 août 2018

Lui faut-il aller plus loin ? Fin 2018, alors que les combats judiciaires progressent, avec un procès Barbarin audiencé pour début 2019 et une instruction qui touche à sa fin dans le volet Preynat, La Parole libérée annonce sur sa page Facebook "prendre le temps de la réflexion" pour la suite.

Nous l'avons toujours affirmé, nous n'avons pas vocation à durer.

La Parole libérée

Sur sa page Facebook, en octobre 2018

Il faut dire que le trio de départ a perdu l'un de ses membres : Bertrand Virieux a quitté l'association quelques mois plus tôt. Il apparaît tout de même à l'écran dans le film de François Ozon, Grâce à Dieu, sous les traits de l'acteur Eric Caravaca. La sortie du film, en février 2019, donne un nouveau coup de projecteur à ces "héros" ordinaires. Les victimes du père Preynat posent à côté des comédiens qui les incarnent, d'avant-premières en émissions de télévision. Mais "la médiatisation et la lumière, cela peut être compliqué à gérer", admet Alexandre Hezez. "Ce que l'on vit n'a rien d'héroïque, ce n'est pas glorieux d'avoir sur son front écrit 'victime de pédophilie' et nous ne sommes pas des personnages de fiction. Nous sommes face à un vrai combat, dans la vraie vie, avec toute la complexité que cela porte", explique de son côté François Devaux dans La Vie

Quel avenir après le procès Preynat ?

Entre ces victimes cabossées, dont le seul lien originel est le prédateur Bernard Preynat, le ton monte parfois et l'association connaît plusieurs défections, dont Pierre-Emmanuel Germain-Thill, qui claque la porte de La Parole libérée fin 2019. "Les violences sexuelles, notamment sur les enfants, ont un tel impact sur la vie des personnes qu'il y a des stigmates, des cicatrices à fleur de peau", éclaire Alexandre Hezez. Les éclats de voix restent confidentiels, dans l'intérêt des procédures judiciaires en cours. La condamnation du cardinal Barbarin à six mois de prison avec sursis en mars 2019 sonne comme une victoire collective. Mais l'union sacrée ne résiste pas longtemps. Et la parution du livre recensant les témoignages des victimes du curé défroqué met le feu aux poudres. 

Le fait que ce soit dans un livre est quelque chose de très intime. C'était pour les victimes du groupe Saint-Luc, pas pour tout le monde.

Pierre-Emmanuel Germain-Thill

à franceinfo

"C'est un texte intime, qui m'appartient, qui n'est pas à vendre. Il était gratuit sur le site de La Parole libérée", dénonce l'autre plaignant, qui pointe une démarche mercantile. S'il reconnaît une "maladresse" dans le fait de ne pas avoir prévenu les intéressés, François Devaux s'insurge : "Qu'on me reproche ça à moi, après avoir donné quatre ans de mon existence, ça montre bien à quel point les souffrances des victimes créent des dommages collatéraux." "Je me suis opposé à toute une communauté catholique, mais je n'avais pas imaginé que je vivrais une attaque de ce côté-là", ajoute-t-il.

Pour certains "ex" de La Parole libérée, cet épisode est "symptomatique" de l'évolution de l'association, devenue une "aventure solitaire". Alexandre Hezez, toujours membre du bureau au côté de François Devaux, conteste : "Tout cela n'a aucun intérêt face à l'enjeu des violences sexuelles." "Ce sont des querelles d'ego. C'est bien dommage que cela arrive maintenant, en plein procès Preynat", confie Stéphane H., partie civile et toujours adhérent de l'association. L'avenir de la structure semble incertain après cette étape judiciaire clé. "LPL n'a plus lieu d'exister après. Il y a déjà un paquet d'associations de lutte contre la pédophilie", tranche Pierre-Emmanuel Germain-Thill.  

Les deux cofondateurs ne l'entendent pas ainsi. "Je l'ai toujours dit, mon implication, ça a été de changer le monde de demain", martèle François Devaux, qui énumère les projets : publier un livre blanc sur les dysfonctionnements des institutions en matière de violences sexuelles, créer un fichier pour recenser les victimes en France, se porter partie civile dans des procédures judiciaires quand l'association fêtera ses 5 ans d'existence, fin 2020. Reste que le budget de La Parole libérée, qui compte autour de 500 adhérents, est limité. L'association, qui avait chiffré ses ambitions à 1,3 million d'euros, plafonne à "70 000 euros", selon son trésorier. Pas de quoi embaucher une dizaine de personnes, comme un temps envisagé. "C'est désormais une petite entreprise qui cherche à continuer à vivre", tâcle un ancien membre du groupe Saint-Luc. François Devaux assume : "Le jour où on prêchera dans le désert, on arrêtera."

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