Abus sexuels dans l'Eglise : "Il faut qu'on soit capable de regarder le passé, de l'assumer, d'en tirer des conséquences", plaide le président de la commission indépendante

La commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise doit rendre son rapport à l'automne prochain. En un peu plus de deux ans, elle aura entendu 250 victimes lors d'entretiens individuels.

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Jean-Marc Sauvé, le président de la commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise (Ciase), en septembre 2020, à Lyon. (ST?PHANE GUIOCHON / MAXPPP)

Depuis les années 50, plus de 10 000 enfants ont été victimes de pédocriminalité au sein de l'Église catholique selon un rapport provisoire de la commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (Ciase).Celle-ci doit rendre un rapport à l'automne prochain et espère "être en capacité à l'automne d'annoncer un chiffre ou en tout cas un ordre de grandeur de ce qu'ont été les victimes au cours des 70 dernières années", indique sur franceinfo mardi 2 mars Jean-Marc Sauvé, le président de la Ciase. "Il faut qu'on soit capable de regarder le passé, de l'assumer, d'en tirer des conséquences", plaide-t-il.

franceinfo : L'année dernière, vous évoquiez environ 3 000 victimes. Aujourd'hui, vous arrivez à un chiffre de pratiquement 10 000. C'est une estimation. Comment parvenez vous à ce chiffre ?

Jean-Marc Sauvé : C’est une estimation qui tient au fait que nous avons la conviction aujourd'hui que l'appel à témoignages n'a pas pu toucher toutes les victimes. Certaines sont décédées, d'autres n'ont pas entendu notre appel, ou n'ont pas souhaité y répondre. Cet appel a été lancé en 2019 et donc nous allons affiner les chiffres dans les mois qui viennent, car nous avons d'autres sources, les archives judiciaires et celles de l'Église catholique auxquels nous avons eu accès. Et puis, nous avons mené une enquête en population générale qui s'est terminée le 27 janvier sur un échantillon de 30 000 personnes représentatives de la population française, pour savoir si elles avaient fait ou non l'objet de violences sexuelles et, dans l'affirmative, dans quel cadre : la famille, l'école, l'aide sociale, les associations, les mouvements de jeunesse, mais aussi des cultes et de l'Église catholique. Nous allons recouper ces différentes sources pour être en capacité à l'automne d'annoncer un chiffre ou en tout cas un ordre de grandeur de ce qu'ont été les victimes au cours des 70 dernières années.

Vous avez été à la rencontre de victimes et vous allez continuer. Est-ce difficile pour les victimes de livrer ces récits ?

Oui, c'est un travail qui est extrêmement douloureux pour tout le monde, pour les personnes qui les écoutent, mais surtout pour les victimes qui souvent, ont été enfermées dans un silence traumatique qui a duré des dizaines d'années et qui, progressivement, s'en sont libérées.

Nous aurons entendu à la fin de nos travaux 250 victimes à l'occasion d'entretiens qui ont eu une durée non limitée, mais des entretiens qui, en règle générale, auront duré environ deux heures.

Jean-Marc Sauvé

à franceinfo

Ce sont des entretiens qui sont enregistrés, qui sont dactylographiés, soumis aux victimes pour corrections et ensuite, à partir de cette matière première de douleur et de souffrance, nous approfondissons nos analyses qui sont à la fois quantitatives et "qualitatives". Comment en est-on arrivé là ? Qu'est- ce qui fait que les abus se sont produits ? Qu'ils ont pu perdurer ? Qu'ils n'ont pas été diagnostiqués et qu'ils ont été, souvent, assez mal traités ?

Comment se passent ces entretiens ?

Ce sont des entretiens qu'on mène, selon les cas, dans des régions ou à Paris. Ils sont conduits par un binôme de membres de la commission, deux personnes de la commission. En règle générale, un homme et une femme, et dans toute la mesure du possible, une personne ayant une formation psychologique ou psychiatrique et un non psy. Ça peut être un juriste, un chercheur en sciences sociales ou un spécialiste du travail social. Ces entretiens sont difficiles pour les victimes. Je pense, d'après les témoignages que nous avons recueillis, que beaucoup de victimes nous sont reconnaissantes de les avoir écoutées. Assez souvent, on pose à la fin la question de savoir, "qu'est-ce que vous attendez de nous" ? Et je me souviens d'un entretien à Bordeaux et la personne m'a dit, "ce que j'attendais, c'était de pouvoir être ainsi entendu avec bienveillance". Voilà, pas de suspicion, pas de personnes qui regardent leur montre pour dire "bon, allez, il y a autre chose à faire". Cette parole est libératrice, mais il faut être lucide aussi, elle fait resurgir beaucoup de souffrance et il ne faut pas penser que dans tous les cas, les problèmes sont réglés.

Qu'attendez-vous au final de vos travaux ? Et qu'espérez-vous suite à la remise de votre rapport à l'automne prochain ?

J'en attends d'abord la reconnaissance de ce qui s'est passé, d'abord dans l'Église catholique et à partir de notre travail et avec la commission gouvernementale, la reconnaissance de ce qui s'est passé au-delà de l'Église dans l'ensemble de la société française.

C'est une étape qui est douloureuse, mais qui est absolument nécessaire et qu'on soit capable d'en tirer toutes les conséquences, toutes les conséquences en termes de prévention des abus sexuels et aussi en termes de traitement, de reconnaissance de ce qui s'est passé et de réparation.

Jean-Marc Sauvé

à franceinfo

Et la conclusion, c'est qu’il faut qu'on soit capable de regarder le passé, de l'assumer, d'en tirer des conséquences. Mais ça ne doit pas s'arrêter là. C'est à dire que de nouvelles méthodes, de nouveaux processus doivent se mettre en place dans les années qui viennent, aussi bien dans les cultes, dans l'Église catholique que dans l'ensemble des milieux, pour éviter que ce qui s'est passé puisse se reproduire, même à petite échelle. Car quand bien même diviserait-t-on par dix les abus sexuels, ça demeurerait intolérable. Il faut qu'on se donne tous les moyens. Et nous aurons réussi si nous parvenons à faire reconnaître ce qui s'est passé et à faire en sorte qu’à l'avenir, ces faits ne se reproduisent plus.

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