Hausse des actes antisémites : "En faisant état de ces faits il y a aussi le risque qu'ils se multiplient"

Marie-Anne Matard-Bonucci, historienne, estime qu'il faut parler de ces faits "avec grande précision", et que les politiques "ont une grande responsabilité".

Des tags antisémites sur des boîtes aux lettres sur lesquelles figurent des portraits de Simone Veil, le 11 février 2019 dans le 13e arrondissement de Paris.
Des tags antisémites sur des boîtes aux lettres sur lesquelles figurent des portraits de Simone Veil, le 11 février 2019 dans le 13e arrondissement de Paris. (JACQUES DEMARTHON / AFP)

"Il y a une libération d'une parole, et même une prolifération d'une parole antisémite", a estimé mardi 12 février sur franceinfo Marie-Anne Matard-Bonucci, historienne, alors que les actes antisémites ont augmenté de 74% en 2018 en France. La professeure à l'université Paris VIII juge par ailleurs qu'"en faisant état des [actes antisémites], il y a aussi le risque qu'ils se multiplient parce qu'il y a des activistes militants : c'est impossible de ne pas en parler mais il faut en parler avec mesure."

Marie-Anne Matard-Bonucci considère que l'éducation a un grand rôle à jouer dans la prévention de l'antisémitisme : "Les enseignants se heurtent à un phénomène de concurrence des mémoires et donc il faut aborder la question de l'antisémitisme avec celle de l'ensemble des hostilités identitaires, de l'ensemble des racismes".

franceinfo : Y-a-t-il un antisémitisme décomplexé ?

Marie-Anne Matard-Bonucci : Il y a une libération d'une parole, et même une prolifération d'une parole antisémite. Et ce n'est pas qu'une parole : ce sont des actes. Ce qui a été fait aussi bien autour des arbres d'Ilan Halimi que des portraits de Simone Veil, ce sont des actes littéralement de profanation qui sont d'une violence inouïe. C'est la continuation, et peut-être dans un contexte où les gens se disent qu'il y a une possibilité de faire monter la tension parce qu'il y a un climat de tension sociale. Mais je pense qu'il ne faut pas tout confondre : ce sont des minorités agissantes au sein du mouvement social qui profitent du contexte pour diffuser cette parole antisémite.

C'est l'ultra droite ? L'ultra gauche ?

Le "Juden" ressemblerait plutôt à quelque chose qui vient de l'ultra droite, mais allez savoir. Et cette distinction est maintenant toute relative. Il y a eu à l'extrême droite une stratégie visant à faire fusionner les registres de l'antisémitisme. Je pense au site Egalité-Réconciliation, avec Alain Soral et Dieudonné, qui avait véritablement pour stratégie de s'appuyer sur un certain type d'hostilité, on va dire "islamique" pour parler rapidement, en recyclant des thèmes de l'extrême droite. Donc, c'est assez difficile d'identifier la source. Je crois qu'il faut être très prudent quand les informations sont données pour ne pas tout mélanger. Je comprends aussi la position de la famille de Simone Veil : en faisant état de ces faits, il y a aussi le risque qu'ils se multiplient parce qu'il y a justement des activistes militants. C'est impossible de ne pas en parler, mais il faut en parler avec mesure, avec grande précision. Les politiques ont une grande responsabilité.

Que pensez-vous de l'action du gouvernement : un antisémitisme se développe dès l'école. D'où vient-il ?

L'action du gouvernement existe. La délégation interministérielle à la lutte contre le racisme (Dilcrah) joue indéniablement un rôle très important. En revanche, je pense que les ministères de l'Éducation nationale et de l'Enseignement supérieur n'ont pas pris la mesure de la gravité des faits, et surtout ne se donnent pas les moyens. C'est pour ça que nous avons fini, avec un groupe d'universitaires et d'enseignants du secondaire, par créer une association qui s'appelle "Alarmez", pour à la fois faire des choses nous-mêmes et interpeller les pouvoirs publics qui ne se donnent pas les moyens ni le temps de la réflexion pour agir efficacement. La formation qui est donnée aux enseignants est insuffisante, la réflexion est insuffisante. Envoyer les élèves à Auschwitz peut être intéressant d'un point de vue pédagogique, mais ça ne suffit absolument pas, et je dirais que ça peut même quelquefois être dans certains milieux un élément du problème : les enseignants se heurtent à un phénomène de concurrence des mémoires, et donc il faut aborder la question de l'antisémitisme avec celle de l'ensemble des hostilités identitaires, de l'ensemble des racismes. Il faut vraiment penser les choses de manière globale, établir un lien entre l'enseignement et la recherche et ne pas faire du saupoudrage de mesures.