Pamphlets antisémites de Céline : "Antoine Gallimard se précipite", selon l'historien Pierre-André Taguieff

L'historien Pierre-André Taguieff, co-auteur d'une étude sur l'antisémitisme de Louis-Ferdinand Céline qui sera distribuée lors du repas annuel du Crif, a affirmé dimanche sur franceinfo que s'il n'était pas opposé à une réédition des pamphlets antisémites de l'écrivain, il s'agissait de les publier "de façon sérieuse" et "pas précipité".

Édition rare des trois pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline chez des libraires orléanais, en janvier 2018.
Édition rare des trois pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline chez des libraires orléanais, en janvier 2018. (MAXPPP)

Antoine Gallimard, PDG de la maison d'édition Gallimard, explique dimanche 4 mars dans le JDD ne pas avoir renoncé à son projet de publier trois pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline, suspendu mi-janvier face à une vague de critiques. Pour l'historien, Pierre-André Taguieff cette "précipitation" de Gallimard est liée à une "histoire de gros sous".

franceinfo : Faut-il publier ces trois pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline ?

Pierre-André Taguieff : Il y a trois positions sur la réédition des pamphlets et je pense qu'elles restent les mêmes. Celle de Gallimard qui consistait à reprendre une édition canadienne, réalisée par un historien de la littérature, et qui nous est apparu comme une édition critique insuffisante, à certains égards complaisante. La deuxième position, celle de Serge Klarsfeld, de la Licra et du CRIF : interdire toute réédition. Et notre position de collectif d'historiens et de chercheurs est pour une véritable édition critique, sans complaisance. Il faut les publier, mais le faire de façon sérieuse et pas précipité. Et je pense qu'Antoine Gallimard se précipite un peu vite, si je puis dire.

Louis-Ferdinand Céline, lui-même, ne voulait pas de cette réédition. Comment ces pamphlets se retrouvent sur le devant de la scène médiatique ?

Il était contre cette réédition car il tenait à ce que son aura soit conservée. Ses pamphlets, après la guerre, montraient la face noire du personnage et ça le gênait. Donc ses ayants-droits, à commencer par son épouse Lucette Destouches, ont respecté sa décision de ne pas rééditer les pamphlets. Jusqu'à ce qu’Antoine Gallimard et l'avocat de Lucette Destouches arrivent à convaincre celle-ci d'accepter la réédition. Je pense que c'est une histoire de gros sous. Il y a des raisons commerciales [qui sont celles] d'un chef d'entreprise avisé [Antoine Gallimard]. L'édition canadienne se vend bien.

Dans ce contexte, le Crif va distribuer une étude sur l'antisémitisme de Céline lors de son repas annuel, mercredi 7 mars. Une étude que vous avez co-rédigée ?

Nous essayons avec Annick Durraffour de résumer nos analyses sur la spécificité de l'antisémitisme de Céline. Car Céline n'était pas un antisémite de salon, mais un antisémite pro-hitlérien, clairement engagé dès 1937 et ensuite collaborationniste de 1940 à 1944. Les pamphlets sont pro-hitlériens. Pas seulement antisémites, mais aussi négrophobes, misogynes, anti-franc-maçons.