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Comment les drag queens sont devenues la nouvelle cible de l'extrême droite

Article rédigé par Fabien Jannic-Cherbonnel
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 8 min
Pendant les "lectures drag" organisées dans des centres d'animation et des bibliothèques, des artistes lisent des contes aux enfants sur les thèmes de l'égalité et du respect. (PAULINE LE NOURS / FRANCEINFO)
Depuis plusieurs mois, en France, des manifestants perturbent des séances de lecture pour enfants animées par des drag queens. Alors qu'elles deviennent plus visibles grâce à l'émission "Drag Race France", les principales concernées s'inquiètent d'une montée de la violence.

L'impression "d'être prise dans une tempête". La Déliche, drag queen du collectif Paillettes, se souvient très bien de cette lecture pour enfants dans un centre d'animation du 13e arrondissement de Paris, en mars. A l'intérieur, comme le raconte Le Parisien (lien réservé aux abonnés), une soixantaine d'enfants et leurs parents écoutent avec attention les conteuses, habillées en princesse, des paillettes sur les paupières et dans la barbe. Dehors, une dizaine de manifestants et les slogans "honte" et "laissez les enfants" tagués au sol. Quelques jours plus tôt, des groupes d'extrême droite, dont le parti Reconquête d'Eric Zemmour, avaient dénoncé cette séance de lecture sur les réseaux sociaux.

"C'était la troisième fois qu'on faisait un évènement de ce genre à cet endroit, les deux premiers se sont très bien passés. Nous sommes des conteuses et des clowns, on est là pour faire rire", s'étonne encore La Déliche. Face à des manifestants qui affirment vouloir "sauver les enfants d'un grand péril", le centre d'animation parisien résiste. "On a été très soutenues, par le lieu, les politiques et la communauté LGBT+, confirme La Déliche. Mais j'ai eu peur d'être harcelée et intimidée, car mon visage était sur l'affiche."

Des lectures menacées, voire annulées

Au-delà de cet épisode parisien se dessine un mouvement plus large : ces derniers mois, les attaques de l'extrême droite se sont multipliées contre les artistes drag. A Lamballe-Armor (Côtes-d'Armor), des manifestants se sont réunis le 21 janvier pour protester contre une lecture drag organisée par la bibliothèque municipale. "C'était étrange, stressant et violent", se souvient Léo Roméo, drag king de la compagnie rennaise Broadway French. Le mode opératoire était le même qu'à Paris : une polémique sur les réseaux sociaux, reprise par des médias proches de l'extrême droite et suivie de menaces contre les artistes et le lieu d'accueil.

"Un article sur un site d'extrême droite mélangeait tout, avec des photos prises hors contexte, et prétendait que l'on allait obliger les enfants à entamer des transitions de genre", se souvient Léo Roméo. La lecture a été maintenue grâce au soutien du maire de la ville, selon Ouest-France, qui rapporte les mots d'un jeune public enchanté de rencontrer ces conteuses "très très belles" et "très très grandes". Mais à Toulouse, quelques jours plus tard, la mairie a décidé de réserver aux adultes une lecture destinée aux 3 à 6 ans dans une médiathèque, qui n'a finalement pas eu lieu, après une campagne également menée par Reconquête. En mai, c'est à la bibliothèque de Saint-Senoux (Ille-et-Vilaine) qu'un groupuscule d'extrême droite a perturbé un atelier sur l'égalité de genre.

Ces lectures, pendant lesquelles des artistes drag racontent aux enfants des histoires qui prônent l'égalité et le respect, sont pourtant organisées fréquemment en France depuis plusieurs années. En 2019, un évènement similaire à Paris avait déjà provoqué des réactions haineuses. "On assiste à une réactivation du phénomène ces derniers mois", estime auprès de franceinfo Alex M. Mahoudeau, autrice de La Panique woke. Mais pourquoi maintenant ?

Des artistes drags de plus en plus visibles

Le drag, performance artistique joyeuse et exagérée des rôles de genre, a longtemps été appelé "transformisme". Cet art, qui s'est notamment développé dans les cabarets, en est sorti depuis plusieurs décennies. "Le drag existe depuis longtemps en France, y compris dans la culture populaire, comme avec La Cage aux folles ou les Petites annonces d'Elie Semoun", rappelle La Déliche. Mais la discipline a récemment gagné en visibilité avec le succès d'audience de l'émission "Drag Race France" diffusée par France Télévisions pendant l'été 2022.

Compétition de drag queens aussi touchantes que féroces, le concours est l'adaptation du show américain au succès international "RuPaul's Drag Race". "Tout d'un coup, c'est comme s'ils s'étaient rappelés qu'on existait et qu'il fallait nous attaquer directement", confirme à franceinfo la drag queen La Briochée, qui a participé à l'émission. Son visage s'est retrouvé sur un tract de Reconquête contre "la propagande LGBT+" distribué à Montpellier, comme l'explique 20 Minutes. "J'ai vécu ça comme une agression, c'était très dur… Je suis devenue une cible symbolique", raconte celle qui a ensuite porté plainte. "Symboliques", les attaques de l'extrême droite le sont justement, car "les drag queens cristallisent beaucoup de choses", résume Marion Cazaux, doctorante en histoire de l'art contemporain à l'université de Pau et spécialiste du sujet.

"Les drag queens sont visibles dans l'espace public, elles pratiquent le travestissement et remettent en cause les normes de genre."

Marion Cazaux, chercheuse

à franceinfo

A l'extrême droite, cette remise en cause des normes dérange. "Les attaques contre le drag sont en réalité des attaques pour défendre une certaine organisation de la société qui met en valeur le couple hétérosexuel et la domination de femmes 'vraiment féminines' par des 'vrais hommes', idéalement des machos", complète Alex M. Mahoudeau. Pour la chercheuse, "ce qui dérange [l'extrême droite], c'est de voir la déviance face aux normes de genre devenir autre chose qu'un objet de moquerie".

Une "libération de la parole transphobe"

L'inquiétude des opposants concernant l'influence des personnes LGBT+ sur les enfants rappelle les arguments "déjà utilisés lors des manifestations contre le mariage pour tous en 2012", souligne Marion Cazaux. Les acteurs qui protestent aujourd'hui contre les lectures drag sont les mêmes qu'à l'époque. "Ce sont des gens qui ont l'habitude de faire ça : des anciens de la Manif pour tous, des proches d'Eric Zemmour ou de la droite identitaire, souligne Alex M. Mahoudeau. Ils tentent de saisir l'opinion en problématisant la question de la visibilité des personnes LGBT+ dans l'espace public."

"C'est exactement ce qu'on a vécu il y a dix ans avec le mariage pour tous. On revit ce même harcèlement, cette même haine."

La Briochée, drag queen

à franceinfo

Ces attaques contre les performeurs drag correspondent aussi à un moment où "l'on assiste à une libération de la parole transphobe" dans les médias, notamment documentée par une étude de l'Association des journalistes LGBTI publiée en mars, ajoute Alex M. Mahoudeau. "Les milieux d'extrême droite se servent d'un glissement entre drag et transidentité pour faire passer la transidentité comme un loisir et rendre le drag grotesque", ajoute Marion Cazaux. Les deux vécus n'ont pourtant rien à voir. D'un côté, les artistes drag, quel que soit leur genre, se travestissent pour le spectacle. De l'autre, les personnes transgenres transitionnent de leur genre assigné à la naissance pour vivre en accord avec leur identité. 

La situation inquiète en tout cas les artistes visés. "J'ai peur qu'avec ces discours, les plus radicaux passent à l'acte : le vrai danger, il est là", alerte La Déliche. Aux Etats-Unis, le Glaad, organisation de défense des personnes LGBT+ dans les médias et l'industrie du divertissement, a recensé 141 manifestations, menaces et violences à l'encontre de performances drag en 2022.

"Je suis inquiète, s'alarme Alex M. Mahoudeau. La communauté drag en France est petite. Il est assez facile d'identifier les gens et on peut imaginer que des personnes décident d'aller agresser des artistes." Le drag king Léo Roméo partage le même sentiment : "J'ai peur de voir des menaces directes sur les artistes et le public, comme ce qu'il s'est passé avec l'annulation du concert de Bilal Hassani". Ce dernier devait se produire dans une basilique désacralisée à Metz (Moselle) en avril dernier, avant d'y renoncer face à des menaces.

Une "panique morale" importée des Etats-Unis

Au-delà des attaques ponctuelles en France, Alex M. Mahoudeau observe aussi ce qui se passe de l'autre côté de l'Atlantique. Elle voit dans les actions lancées par l'extrême droite française "une importation opportuniste des paniques morales entretenues par les conservateurs aux Etats-Unis sur les questions LGBT+". Les artistes drag américains font face à une offensive qui passe notamment par la loi. En février, le Tennessee est devenu le premier Etat à voter l'interdiction des performances drag aux enfants, mais la mesure a depuis été bloquée par un juge, rapporte le New York Times. En Oklahoma, une proposition de loi prévoit une amende et une peine de prison pour l'auteur d'une performance drag devant un mineur, explique Business Insider. D'autres Etats préparent des textes similaires.

La France risque-t-elle de suivre cet exemple ? Les controverses lancées par l'extrême droite n'ont pour l'instant que très peu de relais parmi les responsables politiques, "notamment les acteurs de la droite plus centriste, à l'inverse de ce que l'on a pu observer aux Etats-Unis après la défaite de Donald Trump", souligne Alex M. Mahoudeau. Marion Cazaux est plus pessimiste : "Pour moi, ce n'est qu'une question de temps. La diffusion de la saison 2 de 'Drag Race France' va être un vrai test".

"J'ai été rassurée de voir que les médias voulaient me donner la parole", relève toutefois La Briochée. "Plus de visibilité est toujours une victoire. C'est une chance qu'une personne queer isolée puisse s'en saisir comme une main tendue." Surtout, les artistes drag peuvent compter sur le soutien de leur communauté et d'une grande partie du public. La Déliche assure même recevoir un nombre croissant "d'invitations de la part de bibliothèques" pour organiser des lectures adressées aux enfants. Léo Roméo confirme ce paradoxe : "Etre plus visible, cela veut dire prendre plus de risques, mais aussi avoir plus de soutien".

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