Cinq questions sur les injures homophobes en tribunes, devenues un casse-tête pour les instances du foot français

Le gouvernement pousse à agir plus fermement contre les insultes homophobes dans les stades. Mais certains supporters vivent mal cette situation, car les sanctions remplacent la sensibilisation sans transition.

Une banderole brandie par des supporters de Nice (Alpes-Maritimes), pendant le match face à l\'OM, le 28 août 2019 à l\'Allianz Riviera.
Une banderole brandie par des supporters de Nice (Alpes-Maritimes), pendant le match face à l'OM, le 28 août 2019 à l'Allianz Riviera. (VALERY HACHE / AFP)

Des speakers qui avertissent les tribunes en Ligue 1, des matchs interrompus pendant quelques minutes... La lutte pour chasser les expressions homophobes des gradins s'est nettement renforcée depuis le début de la saison de football. Dernier épisode en date : la Commission de discipline de la Ligue de football professionnelle (LFP) a infligé, mercredi 28 août, aux clubs de Nancy et Ajaccio (L2), la suspension de leurs tribunes pour un match ferme, en raison de chants homophobes. Au même moment, sur le terrain, la soirée de Ligue 1 était perturbée par des incidents homophobes et une interruption d'une dizaine de minutes pendant Nice-Marseille.

Cette fermeté nouvelle provoque la colère des supporters. Certains estiment être considérés comme "des beaufs avinés et incapables de réfléchir", selon les termes de James Rophe, porte-parole de l'Association nationale des supporters (ANS). Ce dernier dénonce des sanctions au lieu d'une sensibilisation. La présidente de la LFP a tenté de calmer le jeu en annonçant, jeudi sur franceinfo, une réunion entre les associations de lutte contre l'homophobie et des associations de supporters. La rencontre est prévue le 5 septembre.

1Pourquoi des arbitres interrompent-ils des matchs ?

L'élément déclencheur survient le 17 mars, quand la ministre des Sports, Roxana Maracineanu, assiste à un match PSG-OM particulièrement fleuri. Cinq jours plus tard, elle déclare sur franceinfo : "Le PSG criait contre Marseille, et au lieu d'encourager leur équipe, ils disaient des choses horribles (...). Apparemment c'est historique, mais ce n'est juste pas possible." Le ton est donné : elle fait de ce thème un cheval de bataille. A l'époque, la partie ne semble pas gagnée. La présidente de la LFP, Nathalie Boy de la Tour, promet d'agir mais met en avant "le folklore" des supporters. Tandis que le patron de la Fédération française de foot, Noël Le Graët, condamne l'homophobie mais tacle la ministre dans Le Figaro : "Elle n'a pas l'habitude de venir au stade, c'est vrai que dans les piscines on n'entend pas ce qui se dit."

Finalement, le 12 mai – à l'issue de discussions entamées bien avant l'indignation de Roxana Maracineanu – la LFP dévoile, dans Le Parisien, un programme inédit pour lutter contre l'homophobie dans les stades. Il comprend notamment des "actions de sensibilisation des supporters" et "une procédure de remontée des actes homophobes dans les stades à travers une fiche de signalement".

C'est dans ce contexte que la LFP et la Direction technique de l'arbitrage (DTA) ont décidé, en ce début de saison, d'aligner les procédures en cas de chants homophobes sur ceux qui existent en cas de cris racistes. Trois étapes sont listées en cas de chant homophobe : avertissement de la part du speaker, interruption du match puis arrêt définitif. Les injonctions sont claires, pourtant le déclenchement du protocole est laissé à l'appréciation de chaque arbitre. "Aucune consigne précise n'a été fixée par la DTA en début de saison", affirme RMC Sport, qui ajoute néanmoins que "plus le cri sera ciblé, plus il sera sanctionné".

2Quelles sanctions ont été prises ?

Résultat, depuis le début de la saison, la LFP a recensé, jusqu'au week-end du 24 août, 18 matchs concernés par des chants injurieux et/ou homophobes. La Commission de discipline de la LFP, qui agit de manière indépendante, a examiné tous ces dossiers mercredi soir. Ce sont donc deux clubs de Ligue 2, l'AS Nancy et l'AC Ajaccio, qui ont écopé des sanctions les plus lourdes.

La tribune Piantoni de Nancy sera condamnée pendant un match ferme pour des "chants à caractère discriminatoire" pendant la rencontre face au Mans le 16 août. L'arbitre Mehdi Mokhtari avait interrompu le match brièvement, après des chants comprenant le mot "pédé". Quant au club d'Ajaccio, il écope de la même sanction pour sa tribune Faedda, à la suite de "chants à caractère discriminatoire" sur les "Français de m....", proférés lors d'un match contre Le Havre. 

En revanche, les autres cas examinés par la Commission de discipline de la LFP relèvent de "propos insultants". Ils se sont soldés par un simple rappel à l'ordre pour les 14 clubs concernés, dont l'OM, les Girondins de Bordeaux, le LOSC Lille ou encore le Nîmes Olympique en Ligue 1.

3Comment se justifie la LFP ?

Tout est une question de sémantique. Selon L'Equipe, "les chants comprenant le terme 'enculé' ou 'on t'encule'" ont été considérés comme "à caractère insultant, et donc l'objet d'un simple rappel à l'ordre". Et d'ajouter : "le qualificatif 'homophobe' a été, selon les membres de la Commission, "utilisé de façon un peu trop générique ces derniers temps".

La LFP, citée par le quotidien sportif, explique également que "sur les chants à caractère discriminatoire, la Commission a poursuivi sa logique disciplinaire et les mesures prises par le passé". En outre, "sur les propos injurieux, la Commission ne veut pas s'inscrire dans une zone de sanctions trop fortes dans un premier temps. La philosophie, c'est d'abord la pédagogie et la prévention", développe-t-elle.

"Je trouve que la Commission de discipline a su faire la part des choses entre ce qui était discriminatoire et ce qui était du domaine des injures et donc d'adapter les sanctions en conséquence", a simplement commenté la présidente de la LFP, au lendemain des sanctions.

4Pourquoi ces mesures énervent-elles certains supporters ?

"Dans la décision de la Ligue, Nancy est sanctionné pour des chants à caractère discriminatoire et d'autres clubs ne l'ont pas été, regrette sur franceinfo Pascal Robert, le directeur général du Stade brestois (L1). Il va falloir que la Ligue de football professionnel donne les règles à appliquer et que ce soit la même chose pour tous." Il y a un sérieux problème de méthode, explique à l'AFP le sociologue Nicolas Hourcade, spécialiste du sujet et membre de l'Instance nationale du supportérisme (INS). "Du jour au lendemain, on impose des interruptions et on menace d'arrêter les matchs, sans définition claire de ce qui est interdit, et sans dialogue préalable avec les clubs et les associations de supporters", souligne le professeur à l'Ecole centrale de Lyon, "alors que le recours à l'insulte est légitime pour les supporters ultras". 

"Si on prenait la peine d'expliquer que même sans intention homophobe, certains chants historiques peuvent blesser ou contribuer à renforcer les discriminations que subissent de jeunes homosexuels, ce serait compris et cela permettrait à tout le monde de sortir par le haut", renchérit Pierre Barthélemy, un avocat qui traite de nombreux dossiers de supporters. "Dans le droit pénal, ce qui est interdit, c'est d'invectiver un groupe de personnes à raison de son orientation sexuelle. Mais là ce n'est pas le cas, les chants en question ne visent pas l'orientation sexuelle d'une personne en particulier. En général, le chant concerne la Ligue de football", ajoute-t-il sur franceinfo.

"De leur point de vue, on ne cherche pas à lutter contre l'homophobie, on cherche à les écarter et à les faire taire", résume Nicolas Hourcade, qui relève, du coup, une recrudescence des "La Ligue on t'en...." dans les stades. Et s'attend à une surenchère de banderoles provocatrices. De fait, certaines sont déjà apparues dans les travées pendant le week-end du 24 août, de "Roxana tu nages à contre-courant" à "Roxana, LFP : sac à merde, c'est une insulte ?"

5Que répondent Marlène Schiappa et Roxana Maracineanu ?

Bien que directement visée, la ministre des Sports veut rester ferme. "Pour moi, la liberté qui compte concernant les supporters, c'est plutôt la liberté de se déplacer, de pouvoir supporter leur équipe", a-t-elle plaidé lundi. "L'autre liberté qui m'importe, c'est celle" des homosexuels, "qui ne doivent pas avoir à assumer devant leur famille ou leurs proches le fait que cette orientation sexuelle fasse le sujet d'injures quand ils sont dans la rue, devant leur télé, dans un stade de football", a-t-elle ajouté.

Le lendemain, la secrétaire d'Etat à l'Egalité femmes-hommes et à la lutte contre les discriminations, Marlène Schiappa, a assuré sur franceinfo que la "prochaine fois", elle "quitterai[t] le stade quand il y aura des chants homophobes". Marlène Schiappa a salué les récentes interruptions temporaires de matchs pour dénoncer des propos homophobes en tribune et juge la décision des arbitres "courageuse". 

C'est également le point de vue de Roxana Maracineanu, qui s'est dit "heureuse que les arbitres aient pris leurs responsabilités pour arrêter le match" entre Nice et Marseille mercredi soir. Interrogée sur France Bleu Loire Océan jeudi, elle a invité "toutes les personnes qui prennent la parole sur ce sujet à venir discuter" pour trouver des solutions "ensemble". "C'est à la Fédération française de football et à la Ligue de football professionnel de prendre leurs responsabilités, de venir discuter avec nous et avec les supporters", a-t-elle ajouté. Elle a visiblement été entendue, puisque le même jour la présidente de la LFP a annoncé une réunion avec tous les acteurs concernés. "Tous les acteurs vont avoir intérêt à ce que cela cesse", a résumé le président d'un club luttant contre l'homophobie, le PanamBoyz & Girlz United, Bertrand Lambert.