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Vidéos de Fofana : l'accès à internet divise les professionnels des prisons

Après la diffusion de films d'un homme se disant être le chef du "gang des barbares" depuis sa cellule, les surveillants s'opposent au web en prison. Le contrôleur des prisons, lui, y est favorable.

Article rédigé par Vincent Daniel
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min
La diffusion, fin 2011, de vidéos sur YouTube d'un homme se présentant comme le détenu Youssouf Fofana et faisant l'apologie d'Al-Qaïda relance le débat sur le web en prison. (YVES SALVAT / LE PROGRES / MAXPPP)

Comment Youssouf Fofana, le chef du "gang des barbares", aurait-t-il pu tourner et poster des vidéos sur YouTube depuis sa cellule de la prison de Clairvaux (Aube) ? L'homme condamné à la perpétuité en 2009 pour le meurtre d'Ilan Halimi, un jeune homme juif torturé plusieurs semaines dans une cave de Bagneux (Hauts-de-Seine), aurait posté fin 2011 une quinzaine de vidéos depuis son lieu de détention. Lunettes noires, foulard sur la tête, l'homme qui se présente comme le leader du gang fait l'apologie "d'Al-Qaïda et des combattants de la cause d'Allah". Des films qui incitent également à la haine envers la communauté juive. Et dont le parquet de Troie a demandé le retrait à YouTube.

"Une fouille de la cellule de Fofana a été effectuée mais aucun appareil d'enregistrement n'y a été découvert", précise une source judiciaire. Une enquête a été ouverte, a-t-on appris mercredi 7 mars, et le débat sur l'usage d'internet en prison a rebondi.

Pour Christophe Marques, secrétaire général de FO pénitentiaire, interrogé par FTVi, des détenus qui postent des vidéos sur le web, "ce n'est pas courant même s'il y a déjà eu des précédents". Exemple : en juin 2011, le magazine Choc a diffusé un film de 10 minutes tourné dans la prison de Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône). On y voit des détenus découper des barrettes de cannabis dans une cellule, les vendre à des co-détenus et cacher l'argent du trafic. L'un d'entre eux se vante : "Même enfermés, on fait de l'argent." Après la diffusion de cette vidéo, les surveillants pénitentiaires ont trouvé près de 50 téléphones portables et 260g de cannabis dans les cellules du centre de détention.

Pour un internet encadré et sous conditions

"De plus en plus de téléphones portables qui permettent d'accéder au web rentrent en prison par plusieurs moyens, soit par des visiteurs extérieurs, soit parce qu'ils sont jetés par dessus les murs d'enceinte. Il ne faut donc pas s'étonner que nous ayons ce type de problèmes", déplore Christophe Marques.

Paradoxalement, le contrôleur général des lieux de privation de liberté a argumenté, dans son rapport remis en février 2012, pour que les détenus bénéficient d'un accès au net. "Je ne plaide pas pour des prisons 3 étoiles, je plaide pour la bonne réinsertion des détenus à la sortie. Avec internet, il y a les possibilités de chercher un logement ou un travail. Il y a les possibilités de converser avec sa famille", s'est expliqué Jean-Marie Delarue au micro d'Europe 1.

Pas question pour autant de laisser aux détenus un accès illimité au web. Il s'agit aussi d'encadrer l'usage avec des règles : accès restreint, sous conditions, dans une salle commune... Autre argument avancé par le contrôleur général : "Il y en a un certain nombre qui ont des clés 3G qui leur permettent d'aller sur internet quand même. Et donc on se donne beaucoup de mal pour trouver les clés 3G. Pourquoi est-ce qu'on n'autorise pas internet ? Ça faciliterait le travail des personnels", a avancé Jean-Marie Delarue.

"Pas possible d'accorder plus"

Les surveillants pénitentiaires sont vent debout contre la proposition. "Sous prétexte que le détenu a droit à la communication, on ne peut pas accorder n'importe quoi. Les vidéos de Youssouf Fofana montrent que cela peut créer d'énormes problèmes", explique le secrétaire général de FO pénitentiaire. "Dans une prison, nous revendiquons le droit à l'hygiène, à la sécurité des détenus, c'est tout à fait normal. Mais on ne peut pas tout avoir. Si dans le cadre de la formation avec l'Education nationale, il y a besoin d'ordinateurs avec un accès au web encadré, nous sommes prêts à en discuter. Mais ce n'est pas possible d'accorder plus, encore moins d'autoriser les téléphones portables." Christophe Marques plaide d'ailleurs pour l'installation de brouilleurs de téléphones mobiles dans les prisons françaises, regrettant "le manque de moyens" pour cela.

Derrière la question d'internet se cache un autre débat : Jean-Marie Delarue estime que les fouilles intégrales sont trop systématiques. Il reproche aux surveillants d'y trouver un moyen de "manifester leur autorité".

Une aide à l'évasion ?

Une vision totalement réfutée par FO pénitentiaire, qui dénonce une loi de 2009. Celle-ci autorise les fouilles intégrales "seulement si un risque particulier est identifié". "Comme les fouilles se font beaucoup moins qu'avant, les détenus peuvent faire rentrer des téléphones ou autre chose", déplore Christophe Marques. "Elles doivent se faire à chaque fois qu'un détenu a un contact physique avec l'extérieur, comme la famille au parloir ou quand il vient d'un hôpital ou d'un tribunal." 

Réclamant encore des moyens humains et financiers supplémentaires, le secrétaire général de FO pénitentiaire estime que le web et les nouvelles technologies constituent un "défi" pour les prisons françaises. "On avait déjà vu des alertes avec des vidéos postées sur le web ou même des coups de téléphone portable qui ont aidé à des évasions. Antonio Ferrara [un braqueur surnommé le roi de la belle] avait un téléphone portable pour l'aider dans son évasion de la prison de Fresnes en 2003, par exemple... Il faudra qu'on s'adapte."

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