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Trois mois après la tuerie, Chevaline a gardé ses secrets

Trois mois après la tuerie de Chevaline, où quatre personnes, dont trois membres d'une même famille, ont été assassinées par balles sur une route forestière de Savoie, l'enquête progresse mais le mystère flotte toujours : tueur fou, règlement de comptes, assassinat commandité ? Les enquêteurs explorent désormais d'autres pistes. Jusque dans le secret des coffres suisses, jusqu'en Irak où le père était né.
Article rédigé par
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min.
 (Maxppp)

Un chemin forestier sur la route de la combe d'Ire, en
Haute-Savoie. Plus bas, le lac d'Annecy. Le mercredi 05 septembre, Saad al-Hilli, quinquagénaire
britannique d'origine irakienne, a emmené sa femme, sa belle-mère et ses deux
filles pour une virée au grand air dans le break BMW familial. En chemin, à
15h15, ils s'arrêtent pour sourire sur les photos. Puis repartent.

La tuerie

Un peu plus loin, au même moment, sur son VTT, William Brett Martin se fait doubler par un autre
cycliste. Il poursuit son chemin, et, un peu plus tard, mène en
quelques coups de pédales son vélo vers un parking : c'est le point de
départ d'une randonnée, il s'y engage. Puis stoppe net. Devant lui, le break
rouge des al-Hilli, moteur en marche. Vers l'avant de la voiture, une petite
fille. Zaïnab titube, puis écroule ses sept ans sur la route. Le vétéran de la Royal
Air Force lâche son vélo, se précipite sur l'enfant, la place en position
latérale de sécurité. A 15h48, il a déjà prévenu les secours. Puis fait le tour
de la voiture.

Avant qu'il ne puisse l'approcher, ses yeux ont buté sur le corps
ensanglanté de Sylvain Mollier. Ils se sont déjà croisés mais ne se connaîtront
jamais : il reconnaît le cycliste qui l'avait doublé plus tôt dans la
montée. Puis fracture la vitre avant droite, coupe le contact. Dans le véhicule
maintenant silencieux, assis sur les sièges rouges de sang, les corps sans vie de
Saad, celui de sa femme Iqbal, celui de sa belle-mère Suhaila. ****

Les enquêteurs dépêchés sur place décrivent un massacre : plus d'une
quinzaine de douilles sont retrouvées sur le sol. Trois des victimes ont reçu
deux balles dans la tête. Pour l'instant, ils attendent les experts scientifiques de la gendarmerie pour déplacer les corps. Il faisait froid, ce soir-là : à cet instant, les
capteurs infrarouges ne leur ont pas montré que sous la jupe d'Iqbal al-Hilli s'était
logée Zeena, sa fillette de quatre ans. Huit heures plus tard, vers minuit, il
la découvre prostrée, mais vivante
.

Sa sœur, Zaïnab a reçu un coup de crosse
sur le visage. Sortie du coma mais traumatisée, elle confirmera aux enquêteurs
la présence d'un "méchant" . Qu'elle est sortie avec son père
de la voiture, qu'immédiatement, qu'ils l'ont regagnée, que son père a tenté de
faire demi-tour. Puis le bruit, la violence subite, les cris, des pleurs. Avec
le temps, sa petite sœur livrera peut-être des souvenirs plus précis :
pour l'instant, son témoignage est inexploitable. Une moto blanche a bien été
arrêtée par l'Office national des forêts : le deux-roues circulait sur une
zone interdite à la circulation. Son conducteur a fait demi-tour avec eux et n'a
pas été contrôlé : malgré les nombreux appels à témoins, il n'a jamais pu être
identifié. Trois mois plus tard, pas de traces du tueur.

L'arme du crime

Les enquêteurs semblent s'être arrêtés sur l'hypothèse d'un pistolet
automatique Luger P06 de calibre 7,65 mm, une arme de collection répandue en
Haute-Savoie utilisée dans les années 20-30 par l'armée suisse puis par les
résistants français pendant l'Occupation. Il n'est pas exclu que les vingt
douilles retrouvées sur les lieux aient pu être tirées par d'autres armes.

Les pistes

Sanglant, sans mobile évident ni indices apparents, le
massacre a mobilisé des moyens à l'envergure de son mystère : outre-Manche, une trentaine de policiers se concentrent sur la famille
al-Hilli. A Annecy, un procureur et deux juges d'instruction sont presque à
temps plein sur l'enquête, à laquelle se consacrent 70 hommes
dépêchés par la gendarmerie. En tout, des milliers de documents passés au
crible, plusieurs centaines de personnes interrogées. Et des commissions
rogatoires envoyées aux quatre coins du continent, partout où la famille
al-Hilli a laissé, d'une manière ou d'une autre, la trace de son passage :
Italie, Suisse, Espagne, Suède. Puis au delà de l'Union : aux Etats-Unis, en Irak.  Pourtant, depuis trois mois, les enquêteurs
patinent dans l'ornière : du tueur fou, au règlement de compte en passant
par l'assassinat commandité, aucun élément ne vient corroborer l'une ou l'autre
des pistes qu'ils explorent :

Le tueur fou.  Il y a bien celle du tireur fou, délaissée au départ
mais que les enquêteurs envisagent maintenant sérieusement. D'abord parce qu'on
peine à imaginer un tueur à gages s'équiper d'une telle arme pour honorer un
contrat. Ensuite parce le mode opératoire du tueur évoque chez les profilers
de l'Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale un "déséquilibré" , "porté sur les armes" . "Capable d'une violence
extrême"
, "pour qui la vie n'a pas d'importance" . Et
qui aurait déjà tué. Et puis, aussi, parce qu'en plein jour, au milieu des randonneurs en
goguette, un professionnel n'aurait probablement pas pris un tel risque. Une
centaine d'enquêteurs épluche donc minutieusement des milliers de dossiers, en
ciblant les sorties d'hôpitaux psychiatriques, celles des meurtriers sortis de
prison, des auteurs d'agressions. En France, jusqu'en Suisse et le nord de
l'Italie. Mais aussi les listes d'adhérents des clubs de tirs et celles des
licences de chasse : s'il a effectivement tiré beaucoup plus de balles que
ne l'aurait fait un tueur professionnel, le tireur n'a jamais touché la
carrosserie.
La succession irakienne.  Il y a aussi la piste d'un mobile venu
d'Orient, là-bas, dans l'Irak natale de Saad, qui aurait été menacé par son frère aîné, Zaid, au moment de la succession familiale. A l'origine
du litige, plusieurs millions d'euros d'héritage. Le frère s'est présenté
spontanément à la justice britannique pour se disculper.
En assurant, qu'il
entretenait de bonnes relations avec son frère. Ce que d'autres élément seraient
venus contredire. On avance d'ailleurs que al-Hilli père aurait voulu le déshériter.
A ce stade, rien de plus. Mais rien de moins non plus.
Espionnage industriel.  La piste de la profession de Saad, ingénieur
dans l'aéronautique et la défense, n'est pas abandonnée mais n'a pas donné les
résultats escomptés
. Avec leurs policiers anglais, les gendarmes français ont
pourtant tenté de dessiner les reliefs de la vie des al-Hilli à Claygate, dans
la banlieue cossue de Londres. Saad était ingénieur à Surrey Satellite
Technology (SSTL), une entreprise de satellites basée au sud de Londres. Il
aurait, selon la presse britannique, travaillé sur un contrat secret en
relation avec l'industrie de défense britannique. A même été évoqué
un projet de défense européen en lien
avec la Russie et la Chine. Saad al-Hilli, si l'on en croit un quotidien
anglais, aurait récemment visité une section de sa société qui aidait la Chine
à redessiner la carte du pays via des images satellites. Il aurait notamment eu
accès à des informations particulièrement convoitées par la concurrence. Le mystère helvète.  Il y a,
enfin, la piste suisse. Les enquêteurs ont retrouvé quelque 958.000 euros
sur un compte bancaire ouvert en 1984 en Suisse par le père de Saad al-Hilli,
décédé en 2011 en Andalousie. L'industriel irakien avait fui son pays dans les
années 1980. On évoque alors des liens passés avec Saddam Hussein : le compte
aurait pu héberger des fonds du parti Baas irakien, dissout après la chute de
l'homme fort de Bagdad. Un homme a été arrêté après avoir tenté d'accéder
au compte, mais la police anglaise assure qu'il n'y a aucun lien avec la
tuerie. Plus tard, une commission rogatoire internationale a été délivrée par les
juges à l'Irak pour lever le voile sur l'origine des fonds : l'enquête se
poursuit. Le cas Mollier. Victime collatérale, Sylvain Mollier ? Ou
première cible du tueur, qui aurait abattu ensuite des témoins gênants ?
En congé paternité lorsqu'il grimpe une dernière fois sur son vélo, il est employé depuis vingt ans chez Cezus, une des filiales d'Areva qui
fabrique des alliages de zirconium pour les centrales nucléaires. Aucun nouvel
indice ne vient corroborer qu'il ait pu être le premier visé. Si cette piste ne
semble pas privilégiée par les enquêteurs, rien ne vient non plus infirmer l'hypothèse.

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