Dans la tête de Tony Meilhon

La cour d'assises de Nantes s'est penchée pendant trois jours sur la personnalité de ce jeune homme de 33 ans, jugé depuis mercredi pour le meurtre et le démembrement de Laëtitia.

Tony Meilhon est accusé du meurtre de Laëtitia Perrais, 19 ans, près de Pornic (Loire-Atlantique), en janvier 2011.
Tony Meilhon est accusé du meurtre de Laëtitia Perrais, 19 ans, près de Pornic (Loire-Atlantique), en janvier 2011. (DR)

Disséqué. La cour d'assises de Nantes (Loire-Atlantique) a longuement épluché le curriculum vitae de Tony Meilhon depuis mercredi 21 mai, date d'ouverture du procès de ce jeune homme de 33 ans. Il est jugé pour avoir tué et démembré Laëtitia Perrais, 19 ans, en janvier 2011 près de Pornic. Après le récit de son parcours par l'accusé lui-même, famille, entourage, experts-psychiatres et psychologues se sont attachés à décrire sa personnalité. En filigrane, deux enjeux : son passage à l'acte pouvait-il être évité ? Présente-t-il un risque de récidive ?  

Un "caméléon"

La sérénité des débats tranche avec l'émoi autour de cette affaire sordide, qui constitue l'un des faits divers les plus médiatisés de ces dernières années. Le président de la cour d'assises, Dominique Pannetier, y est pour beaucoup. L'attitude de Tony Meilhon également.

Son avocat, Fathi Benbrahim, le disait très "angoissé" par ce procès. Il semble en tout cas l'avoir très bien préparé. Et donne à voir une image lisse, policée. "Il répond presque de façon professionnelle aux questions, se référant aux cotes de son dossier, qu'il connaît très bien", note Cécile De Oliveira, l'avocate de Jessica Perrais, la soeur jumelle de la victime. "Tony Meilhon a une grand énergie et il la met actuellement au service d'une grande maîtrise de lui-même. Jusqu'à quand cet hyper-contrôle va-t-il durer, c'est toute la question", s'interroge Cécile De Oliveira. 

Rien à voir, en effet, avec l'individu impulsif, rancunier et violent décrit dans les rapports d'enquête et d'expertise. Un individu accusé d'avoir étranglé, poignardé à plusieurs reprises puis découpé une jeune fille de 10 ans sa cadette, dans un déchaînement de violence inouïe. Les témoignages à la barre le confirment : Tony Meilhon ne supporte pas la frustration, peut "péter un plomb pour une parole" et a la menace facile. Lui-même le reconnaît, avec son langage imagé et son sens de la métaphore. Il se compare à "un chien qui aboie", et reconnaît "son cerveau reptilien". "J'ai des pulsions sur l'instinct (sic), je ne me contrôle pas, je réfléchis après", concède-t-il depuis le box des accusés. 

"Hyper" est un superlatif qui revient souvent pour le qualifier. Hyperaffectif, hypersensible, hypernerveux, hyperviolent. Dans la bouche des experts-psy, cela donne : "Intolérance à la frustration, immaturité, mégalomanie, paranoïa"… toutes les caractéristiques d'une personnalité psychopathique, selon eux. "Le psychopathe est une sorte de 'caméléon psychiatrique'. Il prend la parure ou la robe de plusieurs pathologies", explique le docteur Alric, qui l'a rencontré à l'occasion d'un séjour en Unité pour malades difficiles. Pour autant, Tony Meilhon a connu des périodes d'accalmie et de relative "normalité" dans sa vie. "Dans la psychopathie, pendant de longues périodes, il y a des moments authentiques et adaptés, poursuit le spécialiste. Je pense qu'il peut être gentil avec certains, même serviable." L'accusé, qui a "une bonne estime de lui-même", ne manque pas de rappeler qu'il a "sauvé la vie" d'un surveillant et d'un détenu en prison.

L'obsession pour la mère et le poids de l'inceste

La figure de la mère est prépondérante dans le discours de Tony Meilhon. Petit dernier d'une fratrie de quatre, il vit très mal la séparation de ses parents à l'âge de 3-4 ans. S'ensuit une période d'attachement privilégié avec sa mère. Il raconte : "J'étais son chouchou. Quand j'avais peur, j'allais me réfugier dans son lit." Tout s'effondre, pour lui, lorsque cette femme décide de refaire sa vie. Il a alors 8 ans. "Mon beau-père m'a volé l'amour de ma mère. Pour moi, la cause de tous mes ennuis résulte de son arrivée", affirme-t-il plus tard à un éducateur. Tony Meilhon se sent "abandonné, rejeté". Un sentiment renforcé par ses placements en foyers après son entrée au collège. Il voue désormais une haine farouche à son beau-père et entretient des rapports ambigus avec sa mère, entre amour éperdu et détestation. 

"Tony me voulait à lui tout seul. Pour lui, j'étais à la fois sa mère et sa femme", lâche cette dernière à la barre, entre deux sanglots. Tony Meilhon "a grandi dans une ambiance incestueuse", souligne l'avocate de Jessica Perrais. Son frère aîné est issu d'un inceste entre son grand-père et sa mère. Laquelle accuse son premier mari, alcoolique et violent, d'avoir fait "des choses pas bien" à sa fille Karine. Quant au beau-père, Tony Meilhon lui reproche de s'être masturbé devant des films pornographiques en sa présence. 

Cette transgression d'un interdit fondamental, inscrite dans la lignée familiale, explique en partie, selon Cécile De Oliveira, le "mélange entre sexe et violence" chez Tony Meilhon. A 33 ans, le jeune homme a eu plusieurs relations qui se sont mal terminées. L'une de ses petites-amies s'est retrouvée avec un canon dans la bouche, une autre a porté plainte pour viols en décembre 2010, quelques semaines avant le meurtre de Laëtitia. Si Tony Meilhon n'est pas poursuivi pour agression sexuelle ou viol dans cette affaire, un SMS de la victime jette le trouble. Et tend à accréditer la thèse d'un conflit avec l'accusé autour d'un rapport sexuel.

"Jaloux et possessif", Tony Meilhon reconnaît avoir "toujours été déçu par les femmes", mais il nie avoir jamais abusé d'elles. "Je ne suis pas un violeur, ce n'est pas possible", martèle-t-il, en référence à son histoire familiale. Il conteste également - même s'il n'a pas fait appel - sa condamnation pour viols sur un codétenu mineur, à qui il aurait notamment imposé une fellation. Selon les experts, ce comportement, s'il est avéré, prouve que Tony Meilhon associe la sexualité à une humiliation ou une punition et "peut tirer intérêt de la peur qu'il inspire chez l'autre". De Laëtitia, il dira avec mépris qu'elle était "un dossier, une fille d'un soir"

Un père symbolique et une absence de limites

L'autre réalité de Tony Meilhon, c'est aussi un "grand déséquilibre psychoaffectif", lié à une forme de "maltraitance" et à de "grandes carences éducatives" pendant son enfance. Cette absence de règles et de limites, l'accusé l'attribue à l'absence de son père, un "alcoolique violent" selon les rapports sociaux de l'époque. Du fait de son jeune âge lors de la séparation de ses parents, Tony Meilhon a idéalisé ce géniteur peu connu, reprochant éternellement à sa mère de l'en avoir privé - il a été déchu de ses droits sur ses enfants. "Du fait que mon père ne m'a pas éduqué, on ne m'a pas inculqué les règles de la vie", psychologise-t-il devant la cour. 

"Tony me disait souvent qu'il n'était pas beau. Je lui disais, 'tu ressembles à ton père'", confie madame Meilhon. "Elle me disait que j'étais violent et alcoolique et que je deviendrais pareil", persifle son fils. Cette forte identification à un père symbolique, rejeté par la mère, a-t-elle contribué à précipiter l'accusé dans la spirale de la délinquance ? Très vite, le jeune Meilhon est en opposition permanente à l'ordre, à l'adulte, puis aux institutions. Son parcours judiciaire, entamé à l'âge de 16  ans, est émaillé de vols, violences avec arme, braquages, outrages… Le tout agrémenté d'une consommation importante d'alcool et de produits toxiques. "Un cocktail détonant", selon les experts. Et une bombe à retardement ?

"Je ne comprends pas pourquoi il est en arrivé là, soupire sa mère. Je pensais qu'il se serait arrêté avant qu'il en soit au pire. Car on s'attendait au pire." L'absence de suivi de Tony Meilhon lors de sa dernière sortie de prison en février 2010 a été au coeur d'une violente polémique après la mort de Laëtitia, Nicolas Sarkozy ayant mis en cause des magistrats. Pour autant, les experts restent sceptiques quant à la possibilité d'anticiper un tel basculement dans le parcours criminologique de Tony Meilhon. Certes, "c'est un psychopathe dur, analyse le docteur Coutanceau. Mais sa réalité, c'est plutôt les transgressions [judiciaires] antérieures"

Une réadaptibilité en question

Cette analyse est centrale dans la question de la récidive. Et dans la peine à infliger à Tony Meilhon, qui risque la perpétuité assortie d'une période de sûreté. Est-il curable ? Lui-même s'interroge, quand il évoque son "impulsivité" : "Est-ce que ça se soigne réellement, j'en sais rien…" L'accusé bénéficie actuellement d'un suivi psychiatrique par courrier. "Insuffisant", s'insurge l'avocate de Jessica Perrais. Pour le docteur Jadech, qui l'a rencontré à plusieurs reprises entre 1999 et 2011, "une évolution favorable apparaît un peu illusoire" car en dix ans, "sa structure psychique n'a pas changé".

"Cela dépend du travail de l'individu sur lui-même, abonde le docteur Alric. Reconnaître ses difficultés joue beaucoup". Or, Tony Meilhon tend à se victimiser. "'Moi j'y suis pour rien dans cette histoire, on m'a fabriqué comme ça', voilà en substance son discours", poursuit l'expert, soulignant néanmoins que "tout le monde ne finit pas avec treize années de prison". Dans l'affaire Laëtitia, il nie toujours le caractère intentionnel de l'homicide, prétextant l'avoir cru morte après un accident de scooter. Et il attribue désormais le découpage du corps à un "Monsieur X"

Ce déni du pire est ambigu chez Tony Meilhon. Car s'il traduit une volonté - peut être tactique  - de se protéger et compromet ses chances de "guérison", il signe, selon le docteur Coutanceau, son "humanité". "Il ne se reconnaît pas lui-même comme quelqu'un qui aurait pu faire ça, suggère-t-il. Certains criminels sont en dehors de l'humanité. Ils assument leurs actes car le plaisir de tuer fait partie de leur identité." Tony Meilhon va-t-il saisir l'occasion de ces débats pour mettre en mots l'indicible et laisser la vérité émerger ? C'est tout l'enjeu de ce procès.