Outreau : familles brisées, enfants détruits... les acquittés hantés par l'affaire

Cinq des 10 acquittés appelés à témoigner au procès de Daniel Legrand ont été entendus lundi après-midi. 

Karine Duchochois en marge du procès de Daniel Legrand le 1er juin 2015 à Rennes (Ille-et-Vilaine). 
Karine Duchochois en marge du procès de Daniel Legrand le 1er juin 2015 à Rennes (Ille-et-Vilaine).  (DAMIEN MEYER / AFP)
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Catherine FournierFrance Télévisions

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Les larmes arrivent vite. Cela fait quinze ou seize ans qu'ils ont été acquittés dans l'affaire Outreau, fiasco judiciaire sans précédent. Mais ils ont toujours du mal à "évacuer cette histoire". Cinq des dix acquittés appelés à témoigner au procès de Daniel Legrand, qui entre dans sa troisième semaine, ont été entendus lundi 1er juin. Ils ont tous rappelé qu'ils ne connaissaient pas l'accusé avant l'affaire et ont parlé, une fois de plus, de leur vie de famille brisée. 

David Brunet, entendu par visioconférence, a la voix qui s'étrangle lorsqu'il évoque les accusations de David Delplanque, "son copain d'école", portées contre lui, dans la foulée de celles formulées par son ancienne voisine, Myriam Badaoui. L'ancien compagnon de Karine Duchochois habite toujours Outreau et exerce la profession d'"intérimaire paysagiste". Leur fils a été placé et David Brunet n'a récupéré sa garde que bien plus tard. "J'ai jamais rien compris, j'aimerais bien qu'on me dise pourquoi", reprend David Brunet, qui se souvient seulement d'être allé prendre le café et jouer au nain jaune chez les Delay. 

"La vie a été dure pour toi, mais pour moi aussi"

A l'époque, Jonathan Delay le reconnaît comme faisant partie de ses agresseurs. "Est-ce que, dans vos souvenirs, M. Brunet vous a agressé sexuellement ?" lui demande le président de la cour, Philippe Dary, même si le témoin a été acquitté en 2004. "Je ne souhaite pas vous répondre", souffle Jonathan. 

Quand il est mis en examen en mai 2002, David Brunet déclare aux enquêteurs : "Pauvre petit, il a dû se tromper, il a dû tellement en voir." L'acquitté a aujourd'hui un autre message pour la partie civile, devenue un jeune homme de 21 ans : "La vie a été dure pour toi, mais pour moi aussi. (…) Les quatre condamnés [Badaoui, Delay, Delplanque, Grenon], ils te l'ont dit qu'ils n'étaient que quatre. Oublie, mûris, grandis." Jonathan écoute : "Vis, bordel, vis, on n'a qu'une vie ! Vis ta vie, elle est tellement courte, elle est tellement dure."

Le drame des enfants placés

La voix assurée de son ex-compagne Karine Duchochois, autre acquittée, qui a été chroniqueuse à France Info après l'affaire, dresse l'état des lieux de part et d'autre : "Il y a les enfants Delay qui ont été victimes, mais il y a aussi tous nos enfants qui ont souffert et qui ont été détruits dans cette affaire." Sa voix se brise quand elle parle du fils qu'elle a eu avec David Brunet. "Il a eu 19 ans et il est détruit. A 11 ans, il témoignait devant la cour d'assises de Saint-Omer, le jour de son anniversaire", sanglote la jeune femme. "Moi, je m'en fous, je suis grande, je m'en suis sortie, mais mon fils, non", ajoute-t-elle, évoquant son parcours scolaire chaotique. 

Sandrine Lavier, également entendue par visioconférence, est elle aussi rapidement dépassée par l'émotion. Après avoir indiqué de façon lapidaire qu'elle n'avait "pas grand-chose à dire", la femme de Franck Lavier, acquittée comme lui en appel en 2005, consent à parler un peu de l'après-Outreau. Une période "assez dure", qu'elle vit "très mal". "Je suis tombée en dépression", confesse-t-elle. Sur ses quatre enfants placés, elle n'en a retrouvé que trois. A l'évocation de l'une de ses filles aînées, qui refuse toujours de rejoindre le domicile parental, Sandrine Lavier fond en larmes. 

- Sandrine Lavier : "Ma fille est aujourd'hui majeure et elle ne m'est toujours pas rendue.

- Me Frank Berton (avocat de la défense) : Comment vous vivez ça ?

- Très mal."

"Tous les jours où je me couche, je repense à l'affaire"

Cette jeune fille fait partie des douze enfants reconnus victimes de Thierry Delay par la justice dans cette affaire. Selon sa mère, pourtant, il n'en est rien. "Elle a été prise dans un engrenage", regrette-t-elle. Un avis partagé par son mari, entendu un peu plus tard dans la journée. A la barre, Franck Lavier a expliqué comment il avait reconnu avoir été témoin de certains faits à l'époque "pour sauver sa femme et ses gosses". Il avait confirmé les accusations des enfants Delay concernant leurs parents, notamment, dans l'espoir de faire sortir sa femme de prison et de revoir ses enfants placés. Une stratégie difficile à comprendre pour la cour. "Un instinct de survie", résume le témoin.

"Comment est votre vie aujourd'hui ?" lui demande le président. "Tous les jours où je me couche, je repense à l'affaire", répond-il. Frank Berton, qui l'a représenté lors des deux premiers procès, lui pose peu ou prou la même question. La réponse en dit long.

- Me Franck Berton : "Comment ça va, la vie ?

- Franck Lavier : J'attends.

- Vous attendez quoi ?

- Rien"

Cinq autres acquittés doivent être entendus mardi.