"Je ne m'en sortirai pas" : comment la mort d'Izabela a relancé le débat sur la quasi-interdiction de l'IVG en Pologne

Une trentenaire est morte d'un choc septique, fin septembre, après le refus de médecins d'interrompre sa grossesse. Pour les associations féministes, elle est la première victime d'un texte qui rend l'accès à l'avortement presque impossible.

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Un portrait d'Izabela, une trentenaire morte d'un choc septique après qu'on lui a refusé une IVG, est brandi par un manifestant à Cracovie (Pologne), le 7 novembre 2021. (BEATA ZAWRZEL / NURPHOTO / AFP)

"Pas une de plus." A Varsovie, Cracovie, Gdansk et jusqu'à Berlin ou Oslo, la revendication s'est affichée en lettres capitales sur les pancartes de dizaines de milliers de manifestants, samedi 6 novembre. Tous sont descendus dans la rue pour rendre un dernier hommage à "Izabela de Pszczyna", une trentenaire morte dans l'hôpital de cette ville polonaise après qu'on lui a refusé une interruption volontaire de grossesse (IVG).

Une pancarte portant le slogan "pas une de plus" lors d'une manifestation à Varsovie (Pologne), le 6 novembre 2021. (WOJTEK RADWANSKI / AFP)

Pour Jolanta Budzowska, avocate de la famille d'Izabela, la jeune femme est la première victime (lien en polonais) d'un arrêt du Tribunal constitutionnel, pris il y a tout juste un an. En octobre 2020, l'instance s'est alignée sur la position du parti ultraconservateur Droit et Justice (PiS), au pouvoir depuis 2015, en interdisant l'avortement en cas de malformation du fœtus. Y compris lorsque ces malformations sont "irréversibles" et peuvent conduire à une fausse couche, ou au décès de l'enfant peu après sa naissance. Or 98% des interruptions de grossesse réalisées en 2020 en Pologne, parmi les pays européens où l'accès à l'IVG est le plus restreint, l'étaient pour cette raison.

En pratique, l'avortement est donc presque interdit et le nombre de procédures légales a chuté de 1 000 à 300 en moins d'un an. Ne restent désormais que deux motifs autorisés pour mettre un terme à une grossesse : si elle résulte d'un viol ou d'un inceste, ou si la vie de la mère est menacée.

"Ma vie est danger"

Pour l'avocate de la famille d'Izabela, la jeune femme se trouvait précisément dans ce deuxième cas de figure. Lorsqu'elle s'est présentée à l'hôpital après la rupture de sa poche des eaux, à 22 semaines de grossesse, la Polonaise de 30 ans avait près de 40 °C de fièvre, raconte Le Figaro. Les soignants ont "constaté qu'elle n'avait plus de liquide amniotique et confirmé que le fœtus avait des malformations congénitales", précise Jolanta Budzowksa à franceinfo.

"Elle a été admise car les médecins redoutaient un choc septique, conséquence possible d'une fausse couche qui semblait imminente."

Jolanta Budzowska, avocate de la famille d'Izabela

à franceinfo

Pourtant, les médecins ont refusé de pratiquer une interruption de grossesse qui aurait pu "lui épargner une infection", pointe l'avocate. "L'enfant pèse 485 grammes. Pour l'instant, à cause de la loi sur l'avortement, je dois rester couchée. On ne peut rien faire, ils attendent qu'il décède", a écrit Izabela à sa mère depuis l'hôpital, dans des SMS rendus publics par sa famille. Consciente que sa "vie [était] en danger", elle a ajouté dans un autre message paniqué : "J'espère que je n'aurai pas de septicémie, sinon je ne m'en sortirai pas."

Izabela, mariée et déjà mère d'une fille de 9 ans, ne s'en est effectivement pas sortie. "Après moins de 24 heures à l'hôpital, elle a fait un choc septique et est morte", résume Jolanta Budzowksa. Après avoir assuré que la patiente avait été traitée dans le respect de la législation en vigueur, l'hôpital de Pszczyna a finalement licencié deux médecins pour erreur médicale, rapporte Le Monde. Une enquête, dirigée par le procureur du district de Katowice, doit déterminer si le danger pesant sur sa vie était évident pour les soignants.

Des médecins paralysés par la peur des poursuites judiciaires

De son côté, le ministère de la Santé a rappelé sur Twitter que "dans le cas où la vie ou la santé sont en danger (par exemple en cas d'infection utérine, d'hémorragie…), il est permis d'interrompre immédiatement la grossesse". Mais pour Jolanta Budzowksa, l'IVG "n'a pas été réalisée parce que les médecins avaient peur d'être poursuivis pour avoir aidé à un avortement", délit actuellement puni de trois ans d'emprisonnement en Pologne.

Plusieurs ONG voient également dans ce drame une conséquence de "l'effet paralysant" de la loi sur les soignants, qui "surinterprètent" le texte pour se protéger, note Le Monde. "Ils savent que s'ils luttent pour sauver le fœtus à tout prix, rien ne peut leur être reproché", estime Krystyna Kacpura, présidente de la Fondation pour les femmes et le planning familial (Federa), interrogée par le quotidien.

Et la situation pourrait encore empirer. Le Parlement polonais doit en effet débattre d'un projet de loi citoyen visant à interdire l'avortement quelles que soient les circonstances. Selon Libération, le texte proposé par le mouvement Pro Life Foundation prévoit jusqu'à 25 ans de prison en cas d'interruption de grossesse. "Nous demandons qu'il n'y ait 'pas une [mort] de plus', mais nous savons qu'il y en aura à moins que la Pologne rende l'avortement gratuit, sûr, légal et accessible", alerte Mara Clarke, fondatrice de l'Abortion Support Network, contactée par franceinfo.

Une explosion du nombre d'avortements à l'étranger

Selon cette ONG, Izabela est loin d'être un cas isolé. "Nous avons été contactés par plusieurs femmes, dont deux depuis sa mort, à qui des médecins ont annoncé que leur grossesse mettait leur vie en danger. Ces mêmes médecins ont refusé de les aider", témoigne Mara Clarke.

Des milliers de femmes sont donc contraintes d'avorter par leurs propres moyens. Selon des chiffres de l'ONU cités par Libération, on estime qu'entre 80 000 et 180 000 Polonaises font ce choix chaque année, généralement grâce à des pilules abortives commandées sur internet ou envoyées par des associations. Le réseau Abortion Without Borders (qui regroupe six organisations) a ainsi révélé avoir permis à 34 000 femmes d'accéder à l'IVG depuis l'entrée en vigueur de l'arrêt du Tribunal constitutionnel, en janvier, souligne Le Figaro.

Plusieurs milliers d'entre elles ont été prises en charge à l'étranger, notamment en République Tchèque ou en Allemagne. "Nous leur fournissons des informations, du soutien (...), ou encore une aide financière pour aller avorter dans d'autres pays, si leur santé le permet", explique à franceinfo Mara Clarke. "Nous tenons surtout à empêcher les femmes de recourir aux filières de l'industrie abortive, peu scrupuleuses et malhonnêtes. Nous avons nos listes de cliniques et d'hôpitaux de confiance", ajoute Marta Machalowska, du réseau Ciocia Czesia, dans les colonnes du Monde.

"Nos besoins ne cessent de croître. La demande est telle que notre réseau est en pleine expansion."

Marta Machalowska, membre du réseau Ciocia Czesia

au "Monde"

Pendant la marche en hommage à Izabela dans les rues de Varsovie, samedi 6 novembre, plusieurs pancartes portaient d'ailleurs le numéro "222 922 597" : celui de la ligne d'écoute d'Abortion Without Borders, qui fournit notamment des informations sur les IVG à l'étranger. L'un des derniers recours pour les femmes souhaitant avorter sans risquer la prison, ou d'y laisser leur vie.

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