#SciencesPorcs : la militante féministe Anna Toumazoff dénonce le "choix délibéré" des IEP "de laisser les violeurs dans l'impunité"

Il ne faut pas "laisser demeurer cette culture du viol", appelle  Anna Toumazoff alors que les témoignages de violences sexuelles par les étudiants affluent sur les réseaux sociaux.

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Anna Toumazoff, militante féministe, le 17 décembre 2019. (AURELIE LADET / MAXPPP)

"Dans quelle mesure savaient-ils déjà et n'ont-ils rien fait ?", s'interroge mercredi 10 février sur franceinfo la féministe Anna Toumazoff à propos des affaires de violences sexuelles dans les Instituts d'études politiques. Elle a créé le hashtag #SciencesPorcs pour dénoncer ces faits et et l'inaction de l'administration et a déjà reçu et relayé "des centaines" de témoignages, sur ses comptes Twitter et Instagram, d'élèves relatant des agressions sexuelles par d’autres élèves.

"Pour beaucoup, ce sont des témoignages directs de viols, de traumatismes", a déploré Anna Toumazoff. "Au vu de ces révélations exceptionnelles, il faut prendre des mesures d'urgence exceptionnelles, non seulement pour réparer, mais aussi pour que ça ne se reproduise plus", a-t-elle estimé alors que la ministre de l'Éducation supérieure, Frédérique Vidal, s'apprête à réunir mercredi tous les directeurs de Sciences-Po.

franceinfo : Depuis trois jours, des étudiantes des IEP disent avoir subi des agressions sexuelles de la part d'autres étudiants pendant leurs études. Elles le font sur les réseaux sociaux avec le hashtag #SciencesPorcs. Ces messages vous les relayez. Vous en recevez beaucoup ?

Anna Toumazoff : J'en ai reçu des centaines sur ma page Instagram depuis le tout premier témoignage publié dimanche en fin de journée. Ces témoignages font état pour beaucoup d'une certaine ambiance mais, malheureusement pour beaucoup, ce sont des témoignages directs de viols, de traumatismes. Des élèves ont même raconté des suicides dans leur entourage. On parle de choses qui sont extrêmement graves et qui ne se cantonnent pas à un seul IEP mais à absolument tous les IEP. Ce sont des faits qui se produisent lors de soirées d'intégration, lors de fêtes entre étudiants et également lors du week-end rituel annuel de réunion entre les IEP, le Crit. Ce sont souvent des élèves plus âgés sur des élèves plus jeunes.

"Ce sont presque des rites qui sont totalement couverts finalement par les institutions."

Anna Toumazoff, ancienne étudiante de Sciences-Po et militante féministe

à franceinfo

Vous estimez que l'administration de ces grandes écoles ne sait pas comment réagir aujourd'hui ?

Dans quelle mesure savaient-ils déjà et n'ont-ils rien fait ? C'est surtout ça la question. Parce qu'au-delà des témoignages que je reçois, je reçois aussi énormément de preuves accablantes contre les IEP d'une totale inaction et d'un choix délibéré de laisser les violeurs dans l'impunité. Les mesures les plus fortes qui ont pu être prises ont été la mise en place de cellules spécialisées contre le harcèlement avec des psychologues qui ont parfois juste recommandé de ne pas boire d'alcool.

Cela nous renvoie à la difficulté qu'il peut y avoir pour un chef d'établissement à suspendre un élève, à le renvoyer à la maison sur des accusations. Il n'est pas juge ?

Il existe à ce sujet un cadre juridique et je crois que les institutions ont essayé de s'en prémunir en faisant jouer le fait que les week-ends d'intégration, par exemple, n'étaient pas sous leur tutelle. Mais on espère qu'au vu des nouvelles exceptionnelles qui sont tombées, des mesures exceptionnelles seront prises.

La ministre de l'Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, s'est réjouie de ce mouvement de libération de la parole. Mardi, elle a annoncé qu'elle réunirait mercredi tous les directeurs de Sciences-Po. Qu'est-ce qu'elle peut ? Qu'est-ce qu'elle doit leur dire ?

Je pense que ce qu'elle doit leur dire, c'est qu'il est extrêmement important à une heure où on cherche à assainir la société dans son ensemble, et notamment ses sphères politiques, de ne pas laisser demeurer cette culture du viol. Il ne peut pas y avoir d'un côté les violeurs dans une impunité, les victimes murées dans le silence, et tout le reste, finalement, des administrations et des populations dans une indifférence coupable. Ce que j'espère, c'est qu'elle va réellement leur dire qu'au vu de ces révélations exceptionnelles, il faut prendre des mesures d'urgence exceptionnelles, non seulement pour réparer, mais aussi pour que ça ne se reproduise plus. Ces accusations ont déjà donné lieu, ces derniers jours, à l'ouverture de plusieurs enquêtes à Toulouse, à Grenoble également, où les victimes présumées ont porté plainte.

C'est ce que vous dites aujourd'hui à ces étudiantes qui vous contactent, poussez la porte d'un commissariat ?

Je leur dis d'abord essayez de guérir et d'aller bien avec ça. La question du commissariat est encore plus compliquée. Tant qu'il n'y aura pas une justice totale dans ce pays et que toutes les victimes ne seront pas bien reçues dans les commissariats, il sera compliqué, dans ma position en tout cas, d'inciter des victimes qui sont encore lourdement traumatisées à aller potentiellement endurer un nouveau traumatisme. En revanche, je pense qu'il faut parler. Il faut se libérer de ce stigmate. Concernant la question de porter plainte, je crois que cela doit être du cas par cas.

Le directeur de Sciences Po Paris, Frédéric Mion, a démissionné mardi soir. Il lui était reproché de ne pas avoir réagi lorsqu'il a été averti, il y a deux ans, des soupçons d'inceste qui pesaient sur l'un de ses enseignants, le politologue Olivier Duhamel. Cette démission, selon vous, était devenue inéluctable ?

Cela faisait des semaines que les associations féministes de Sciences-Po Paris se battaient pour la démission de Frédéric Mion. Il était au courant, malheureusement, des exactions d'Olivier Duhamel et il a choisi d'en faire une égérie de Sciences Po Paris, quelqu'un de très important. Il n'aurait peut-être pas dû mettre cette personne en avant comme il a pu être mis en avant, notamment au cours des discours introductifs de rentrée. Je pense qu'il aurait dû y avoir une réaction publique beaucoup plus rapide. Ne serait-ce qu'un signe de soutien aux victimes plutôt que de rester en fonction et d'attendre que les nouvelles affaires de scandales sexuels tombent de la sorte.

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