Harcèlement au travail : "#Balancetonporc n'est que la partie émergée de l'iceberg, car nous sommes face à un déni total"

Pour Caroline De Haas, fondatrice d'une entreprise de conseils qui organise des formations pour sensibiliser au harcèlement au travail, ce phénomène est à la fois nié par les entreprises et ignoré par les politiques publiques.

Une femme sur cinq est confrontée à une situation de harcèlement sexuel au cours de sa vie professionnelle, selon une étude Ifop de 20014, réalisée pour le Défenseur des droits. Image d\'illustration.
Une femme sur cinq est confrontée à une situation de harcèlement sexuel au cours de sa vie professionnelle, selon une étude Ifop de 20014, réalisée pour le Défenseur des droits. Image d'illustration. (JETTA PRODUCTIONS / BLEND IMAGES / GETTY IMAGES)
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propos recueillis parVincent DanielFrance Télévisions

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C'est l'une des conséquences concrètes des nombreux témoignages accusant le producteur Harvey Weinstein de harcèlement, d'agressions sexuelles et de viols : la libération de la parole de femmes françaises sur Twitter. Depuis vendredi 13 octobre, elles témoignent de situations de harcèlement, d'agressions ou de viols qu'elles ont vécues, avec le hashtag #balancetonporc. 

"Toi aussi, raconte un harcèlement sexuel que tu as connu dans ton boulot", demande Sandra Muller, la journaliste à l'origine de ce hashtag. Si certaines femmes dénoncent des situations qui ont eu lieu avec leur entourage ou dans l'espace public, de très nombreux témoignages concernent le harcèlement au travail. Caroline De Haas, militante féministe, a fondé Egae, une agence de conseil en matière d'égalité femmes-hommes. Elle anime notamment des formations pour lutter contre les violences faites aux femmes et le harcèlement sexuel. Interrogée par franceinfo, elle détaille les raisons du "déni" qui entoure les situations de harcèlement.

Franceinfo : Le monde du travail est-il un environnement propice au harcèlement sexuel ?

Caroline De Haas : Il faut faire attention à ne pas porter un regard faussé en raison de la façon dont les témoignages émergent. La majorité des cas de violences se produit dans un cadre familial ou dans l'entourage et la victime connaît son agresseur. Mais si vous devez dénoncer un fait, vous allez plus facilement tweeter quelque chose qui concerne votre collègue ou quelqu'un que vous avez croisé dans le cadre professionnel plutôt qu'un membre de votre famille. 

Toutefois, le hashtag #balancetonporc permet de rendre compte de l'ampleur des violences subies au travail. Elles sont totalement niées par les premières concernées, c'est-à-dire les entreprises ou la fonction publique, qui ne se mobilisent pas sur ce sujet. Si ce hashtag permet une prise de conscience et une volonté d'agir, ce sera beaucoup. Car nous sommes face à un déni total de la réalité et une incroyable banalisation de la violence. Comme si cela faisait partie de notre quotidien. D'ailleurs, #balancetonporc n'est que la partie émergée de l'iceberg. 

Pourquoi ce déni face au harcèlement sexuel ? 

On vit dans des sociétés où, depuis la nuit des temps, on considère le corps des femmes comme étant à la disposition des hommes. La dénonciation des violences faites aux femmes, la liberté des femmes à disposer de leur corps, considérer les femmes comme des êtres humains égaux aux hommes... Ce sont des phénomènes récents au regard de l'histoire de l'humanité. On s'inscrit donc dans une société qui a toujours accepté, toléré et banalisé les violences à l'encontre des femmes.

Par ailleurs, c'est un angle mort complet des politiques publiques. Certes, il y a des actions, mais jamais rien d'ampleur. 

Si l'on compare avec la sécurité routière, sur une échelle d'un peu plus de vingt ans, on a réussi à changer radicalement les comportements dans notre pays et à diviser par quatre le nombre de morts sur les routes.

Caroline De Haas, militante féministe

à franceinfo

Prenez l'utilisation du préservatif ou celui du tri sélectif des déchets, c'est le même phénomène. En moins de trente ans, nos comportements et nos regards sur ces questions ont changé du tout au tout parce que l'Etat en a fait une priorité politique. Cela signifie qu'un président de la République a eu une parole forte à ce sujet, de l'argent a permis des recrutements et de la formation professionnelle, des campagnes de communication massives ont été menées... Et surtout : à l'école, on a éduqué tous les enfants ou adolescents sur ces sujets-là. Puisqu'il existe un brevet de sécurité routière en classe de cinquième, pourquoi pas un brevet de lutte contre les violences ?

Comment réagissent vos interlocuteurs face à la problématique du harcèlement ?

A chaque rendez-vous avec un client, c'est-à-dire une entreprise ou une administration qui me contacte pour aborder les questions d'égalité femmes-hommes, de salaires ou de discrimination, j'aborde la question du harcèlement sexuel. Dans 99% des cas, les réactions sont les mêmes : les gens regardent leurs chaussures puis répondent qu'il n'y en a pas chez eux. 

C'est la même chose au cours de la formation. Quand on arrive pour parler de harcèlement sexuel, la première réaction de mes interlocuteurs est de répondre que ça n'existe pas dans leur entreprise. Mais lorsqu'on donne des exemples – une femme qui se prend des remarques de ses collègues sur sa jupe qui lui moulerait les fesses ou un collègue qui accueille une femme en mimant une fellation – les femmes nous regardent en nous disant : "Ah, ça ? Mais c'est tous les jours et c'est normal !" Eh bien non, c'est du harcèlement et cela peut être puni jusqu'à trois ans de prison. 

Comment s'organisent vos formations pour sensibiliser au harcèlement sexuel au travail ?

La première étape est de faire prendre conscience de l'ampleur du phénomène. Les gens pensent que ça va, on est au XXIe siècle, on ne va pas se plaindre. Avec des chiffres clés, ils percutent que c'est une illusion. On demande aux gens de calculer : combien de femmes voient-ils sur leur lieu de travail en une semaine ? S'ils en voient 30, cela signifie qu'au moins trois ont été victimes de violences conjugales et au moins six ont subi un harcèlement sexuel au travail. En général, les gens tombent des nues. 

Si 20% des femmes sont confrontées à cette situation dans leur vie professionnelle, cela signifie que tout le monde est concerné. 

Caroline De Haas, militante féministe

à franceinfo

Ensuite, il faut redéfinir ce qu'est le harcèlement sexuel. On demande quelle est la première image qui vous vient en tête si on vous dit "harcèlement sexuel". Très souvent, on répond "une main aux fesses". Mais en fait, il ne s'agit pas de harcèlement sexuel mais d'une agression sexuelle. Alors forcément, une remarque ou une insulte vous apparaît moins grave ou, tout du moins, n'est pas considérée par vous comme du harcèlement. Il faut donc identifier et comprendre les mécanismes en jeu et être capable de les nommer correctement.  

Enfin, il faut agir et apprendre aux témoins de ce genre de scènes à réagir. Nous faisons cela avec des mises en situation. Par exemple, madame X entre dans la salle de pause et monsieur Y lui lance : "Dis donc, ta jupe te serre, tu as pris du cul !". Il faut expliquer que ce genre de remarques n'est pas anodine, que ce n'est pas de l'humour non plus. Tout cela a des conséquences sur la santé, sur le psychisme, sur le quotidien au travail de la personne qui se prend la remarque... Donc que vous soyez victime ou témoin, il ne faut plus laisser passer cela. 

Devez-vous faire face à des résistances particulières ?

Il faut déconstruire des idées reçues. Par exemple, on nous dit qu'on ne peut plus parler avec ses collègues et que des couples ne se formeront plus au travail. Car il y a l'idée très tenace que le harcèlement sexuel est en fait de la drague lourde. Via des exercices et des mises en situation, on explique qu'il ne s'agit pas d'une différence de degré, mais de nature. 

Une relation normale, ce n'est pas de la drague sympa qui, tout d'un coup, devient quelque chose de violent. Soit l'on est dans une relation entre deux adultes, à égalité, qui sont d'accord pour construire quelque chose ensemble ; soit l'une des deux personnes dit "non" ou "stop" et puisque vous êtes dans une relation basée sur le respect et l'égalité, vous ne revenez pas à la charge. C'est là que se trouve la différence de nature. Si vous revenez à la charge, si vous devenez violent, vous êtes un harceleur. Généralement, quand on explique la différence, les gens la comprennent bien.

Quels conseils donneriez-vous aux entreprises qui souhaitent s'emparer de cette question ?

Il faut avant tout faire émerger la parole et sensibiliser l'ensemble des personnes qui travaillent sur le même espace. Cela fonctionne de la même façon pour les risques psychosociaux, les discriminations... qui sont devenus de vrais sujets de discussion dans les entreprises ou dans l'administration. 

Il faut sensibiliser tout le monde et former les managers pour renforcer la prévention et permettre la prise en charge de cas de harcèlement. L'impulsion doit venir du sommet, c'est-à-dire des chefs d'entreprise. Avec l'ambition de faire monter le niveau d'intolérance vis-à-vis du phénomène. Face à une remarque sexiste ou à des propos qui relèvent du harcèlement, plus personne ne doit regarder ses chaussures ou rire, il faut arriver à dire "non, ce n'est plus possible"