Dalila Ghemri, abattue par son mari : autopsie d'un féminicide "emblématique des difficultés à protéger les victimes"

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Le meurtre de Dalila Ghemri est le 42e féminicide sur les 136 recensés depuis le début de l’année 2019 par le collectif "feminicides par compagnon ou ex". (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

Les gendarmes sont intervenus chez Dalila Ghemri, dans le Var, le 6 avril 2019. Moins de deux heures plus tard, son mari l'a abattue.

"Il est revenu ! Il a une arme !" Il est 21 heures, samedi 6 avril, quand Dalila Ghemri, 50 ans, prononce ses derniers mots. Elle reçoit sept balles de calibre 9 mm. Au téléphone, les gendarmes de la brigade territoriale des Arcs assistent, impuissants, à un nouveau féminicide. A 21h06, ils débarquent, sirènes hurlantes, devant chez elle, à Vidauban (Var). Trop tard. Ils découvrent le corps sans vie de Dalila Ghemri, sur le siège conducteur de sa voiture, dont le contact est allumé.

Les gendarmes étaient pourtant là, une heure et demie plus tôt, après un appel au secours de la victime. Réfugiée chez un voisin, elle raconte avoir été menacée et agressée par son mari, Anthony Guillon, 51 ans. "Je vous appelle, parce qu'il est devenu fou", explique-t-elle, saisie de panique. Anthony Guillon est parti, mais les gendarmes retrouvent dans la maison les stigmates de sa fureur. Une porte fracturée, une poubelle renversée. Un couteau, avec lequel il a menacé Dalila, est posé dans la cuisine.

"Pourquoi la gendarmerie n'est-elle pas restée ?"

Les gendarmes incitent Dalila Ghemri à s'éloigner pour passer la nuit chez son fils aîné. Ils repartent, avant qu'elle ait fini de réunir ses affaires. Anthony Guillon attend ce moment, au coin de la rue, pour revenir armé et attaquer sa femme. Après quoi, le suspect fuit en direction de l'Espagne avant de revenir dans le Var. Les enquêteurs le repèrent, dans sa voiture, deux jours après le meurtre et organisent son arrestation. En tentant de s'échapper, le fugitif percute un véhicule de gendarmerie placé en travers la chaussée et blesse un militaire. Dans sa voiture, on retrouve un pistolet automatique de calibre 9 mm et des munitions. Interpellé, Anthony Guillon est mis en examen pour "assassinat", "violence volontaire sur personne dépositaire de l'autorité publique" et "détention illégale d'arme".

Dalila Ghemri aurait-elle pu être sauvée ? Sept mois après le meurtre, sa sœur Noujoud-Asia Ghemri ne cesse de se repasser le film de cette dramatique soirée. Elle confie être "détruite", depuis qu'elle a perdu "la moitié de [son] âme". "Je n'arrive pas à comprendre que les gendarmes ne l'aient pas escortée, alors que son mari était dans la nature", témoigne-t-elle. 

La mort de ma sœur aurait pu être évitée.

Noujoud-Asia Ghemri

à franceinfo

Ce féminicide – le 42e sur les 136 crimes recensés depuis le début de 2019 par le collectif "féminicides par compagnons ou ex" – fait couler beaucoup d'encre. "Pourquoi la gendarmerie n'est-elle pas restée ?", s'interroge aussi Var-Matin. La gendarmerie a refusé de répondre aux questions de franceinfo. "Beaucoup ont pointé du doigt les gendarmes, qui ont pourtant fait énormément dans cette affaire", répond le procureur de Draguignan, Patrice Camberou, à franceinfo. "Ils sont restés plus d'une heure auprès de la victime avant de quitter les lieux, explique le magistrat. Ce sont eux qui l'ont rappelée pour s'assurer qu'elle avait bien quitté son domicile. Malheureusement, il était déjà trop tard."

Interdiction d'approcher, permission d'entrer

Invitée de RTL, Marlène Schiappa a aussi réagi au meurtre de Dalila Ghemri. Elle a dit regretter de voir "de plus en plus de cas de féminicides, dans lesquels tous les dispositifs existants ont été déployés". La secrétaire d'Etat à l'Egalité entre les femmes et les hommes a aussi réclamé à la justice "un gros effort", pour "faire en sorte que les violences conjugales soient mieux condamnées, dès le début". L'histoire de Dalila Ghemri est en effet celle d'un rendez-vous manqué avec la justice.

Quand elle rencontre Anthony Guillon, infirmier à la carrure de culturiste, Dalila Ghemri est mère de trois enfants nés d'une précédente union, deux garçons de 27 et 20 ans et une fille de 12 ans. Ses proches la décrivent comme "une très belle femme pleine de vie", "qui adore faire la fête". Avec sa cadette, elle emménage chez Anthony Guillon en février 2017. Le couple se marie en septembre de la même année. L'idylle dégénère, début 2019. "Il a commencé à être violent avec ma sœur et ma nièce a assisté à tout ça", raconte Noujoud-Asia Ghemri. "C'est à ce moment-là que Dalila lui a annoncé sa volonté de le quitter", poursuit-elle.

Les gendarmes interviennent à plusieurs reprises et Dalila Ghemri porte plainte contre son mari, pour violences, le 16 mars 2019. Anthony Guillon est déjà connu de la justice. A côté de plusieurs infractions au code de la route, il a surtout écopé d'une peine de huit mois de prison avec sursis, en 2014, pour avoir battu son ancienne compagne. Après la plainte de Dalila, au vu de son casier judiciaire, Anthony Guillon est placé sous contrôle judiciaire avec obligation de soin, dans l'attente de son procès, qui devait se tenir en août. Le parquet requiert une interdiction stricte d'approcher Dalila Ghemri, mais le juge des libertés lui octroie le droit d'accéder à son bureau, qui se trouve dans le domicile familial, pour des raisons professionnelles. 

"Tout le monde savait qu'il était dangereux"

Devant les enquêteurs, Anthony Guillon rejette la responsabilité de son geste sur les conditions de son contrôle judiciaire. Il accuse le juge de l'avoir mis à la porte de chez lui, tout en l'autorisant à accéder à cette maison, où il risquait de croiser sa femme. La sœur de la victime dénonce, elle aussi, "une défaillance de la justice". "Comment peut-on prononcer une interdiction d'approcher tout en lui donnant le droit de venir dans la maison où vivait ma sœur ? Tout le monde savait qu'il s'agissait d'un homme dangereux", accuse-t-elle.

Dans le quartier, Anthony Guillon traîne une inquiétante réputation. "Il ne nous parlait pas. On le voyait simplement rouler comme un fou furieux sur les petits chemins qui entourent sa maison, raconte une voisine. Gare à celui qui osait lui dire quelque chose !" 

Même souvenir à Cogolin, commune voisine nichée entre Saint-Tropez et Sainte-Maxime, où Anthony Guillon avait son cabinet. "Dès qu'on se heurtait à lui, il devenait extrêmement menaçant, se rappelle la députée Sereine Mauborgne, infirmière dans la commune avant d'être élue. Il m'accusait de lui voler ses patients et m'a appelée à plusieurs reprises, au cabinet, pour m'insulter. Il faisait la même chose avec des patients." Accusé d'avoir poussé le mari d'une patiente dans les escaliers et d'avoir quitté les lieux sans appeler les secours, Anthony Guillon a écopé d'une suspension d'exercice de trois mois avec sursis, une sanction "exceptionnelle", indique à franceinfo le Conseil de l'ordre des infirmiers du Var.

Cette peine, prononcée par la justice administrative, a été communiquée au président du tribunal de grande instance de Draguignan et à la préfecture. Mais lors du traitement d'une plainte pour violences conjugales, la recherche d'antécédents n'est pas systématique et les informations ne sont que rarement partagées entre les différents acteurs, note un récent rapport sur les homicides conjugaux de l'Inspection générale de la justice.

Au parquet de Draguignan, "un avant et un après"

Au tribunal de Draguignan, l'affaire a laissé des traces. "Il y a eu un avant et un après", admet Patrice Camberou, procureur de la République, pour qui l'affaire est "emblématique de nos difficultés à protéger les victimes". "Nous œuvrons à identifier les fragilités dans la procédure, pour resserrer au maximum les mailles du filet", assure encore le magistrat.

Lorsqu'un homme violent est placé sous contrôle judiciaire, nous savons que le risque d'un passage à l'acte est important.

Patrice Camberou, procureur de la République

à franceinfo

Le parquet de Draguignan a donc mis en place une "cellule de veille" spécialisée dans le suivi des hommes accusés de violences conjugales. Lorsqu'un contrôle judiciaire est ordonné par la justice, une association spécialisée est sollicitée pour procéder à une enquête sociale et évaluer la dangerosité de l'homme mis en cause. Celle-ci participe aussi au contrôle judiciaire, aux côtés des forces de l'ordre et d'une association qui prend en charge la victime. "Tous ces acteurs se retrouvent régulièrement autour d'une table, avec un magistrat du parquet, pour établir un suivi, dossier par dossier", détaille Patrice Camberou. "Si un dysfonctionnement est signalé, le juge constate la violation du contrôle judiciaire et place le suspect en détention", explique-t-il.

A en croire le procureur de Draguignan, le dispositif a déjà fait ses preuves. "C'est une très bonne chose", commente Sandrine Bouchait, présidente de l'Union nationale des familles de féminicides (UNFF). Son organisation souhaite que "ce genre de dispositif soit mis en place au niveau national". "On le doit à Dalila Ghemri et aux autres victimes. On doit faire en sorte qu'elles ne soient pas morte pour rien", considère-t-elle.


Les femmes victimes de violences peuvent contacter le 3919, un numéro de téléphone gratuit et anonyme. Cette plateforme d'écoute, d'information et d'orientation est accessible de 9 heures à 22 heures du lundi au vendredi et de 9 heures à 18 heures les samedis, dimanches et jours fériés.

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