Face aux taxis qui "se font justice eux-mêmes", les chauffeurs d'UberPop s'organisent

Pris en chasse depuis quelques semaines par les taxis, les chauffeurs UberPop commencent à s'organiser et appellent le gouvernement à trouver une solution avant que la situation ne dégénère.

L\'application Uber, à Paris, le 17 juin 2015.
L'application Uber, à Paris, le 17 juin 2015. (THOMAS OLIVA / AFP)

"Ils m'ont arrêté en pleine rue, j'allais chercher mes clients, ils étaient une dizaine." Stéphane*, chauffeur UberPop à Lyon, se souvient de sa confrontation avec les chauffeurs de taxis, il y a quelques semaines. "Le type m'a montré qu'il avait un couteau. Il m'a dit : 'Le jour où je ne pourrai plus payer les charges, c'est pas tes pneus que je crèverai.' On a discuté, c'était houleux. Ils n'ont pas abîmé ma voiture. Je n'ai pas pu faire ma course, j'ai éteint l'application Uber devant eux et j'ai fait demi-tour."

Les témoignages comme celui-ci sont de plus en plus nombreux. Sur L'Express, un contributeur qui a testé UberPop en tant que conducteur raconte avoir échappé de peu à "un guet-apens" dans la nuit du samedi 20 au dimanche 21 juin. "Vers 3 heures, après avoir accepté une course, je me suis rendu devant l'ancienne gare des Brotteaux, dans le 6e arrondissement de Lyon, pour y récupérer ma passagère. A mon arrivée, une quinzaine de taxis étaient garés de manière anarchique sur la chaussée. Tous sont descendus de leur voiture, bloquant la route. (...) Pour leur échapper, j'ai été alors contraint d'emprunter la voie de bus et de griller plusieurs feux rouges."

"La violence est montée d'un cran depuis un mois"

Les chauffeurs de taxis, excédés par l'augmentation du nombre de chauffeurs UberPop, ont décidé de passer à l'action. "On veut leur rappeler que leur activité est illégale", affirme Ahcène*, chauffeur de taxi à Paris qui ne participe pas à ces opérations directement, mais les soutient. En effet, la loi Thévenoud, votée en octobre 2014, interdit de proposer une prestation de transport routier "à titre onéreux" si l'on n'est pas enregistré comme chauffeur de taxi ou VTC (voiture de transport avec chauffeur). "Je ne suis pas contre la concurrence, ça nous aide à nous améliorer. Mais là, ce n'est plus de la concurrence, les chauffeurs UberPop sont partout."

Le mode opératoire est souvent le même. Généralement, cela se passe la nuit, pendant les week-ends, au moment où la demande est la plus forte et où les chauffeurs UberPop sont de sortie. Soit les taxis les repèrent alors qu'ils font monter la clientèle, soit ils commandent eux-même un véhicule sur l'application afin de piéger le chauffeur et "le prendre en flagrant délit". Ils immobilisent alors le véhicule, en font sortir les clients, et appellent la police.

"La violence est montée d'un cran depuis un mois", estime Stéphane. Depuis que la société Uber a étendu son service UberPop à Strasbourg, Nantes et Marseille début juin. A Strasbourg, le 16 juin, un chauffeur UberPop a été arrosé de farine et les pneus de sa voiture ont été dégonflés. A Lyon, un client de 27 ans a été roué de coups, dans la nuit de samedi à dimanche 21 juin, alors qu'au même moment, "au Grand Palais, à Paris, des taxis ont détruit les vitres et totalement détérioré le véhicule d'un chauffeur UberPop", raconte Stéphane.

Cacher son smartphone sous le tableau de bord

Stéphane a lancé un appel à témoignage sur le groupe Cousin Hub (un clin d'œil au film Les Visiteurs), qu'il vient de créer, mardi 23 juin, sur les réseaux sociaux, avec d'autres chauffeurs. Un groupe qui leur permettra de répertorier les chauffeurs en fonction de leur zone géographique (alors qu'Uber ne transmet aucune information de conducteur à conducteur) et de s'échanger des infos en temps réels sur la demande de transports comme sur d'éventuels guet-apens.

"On se sent de plus en plus en insécurité", reconnaît Stéphane. Le groupe Cousin Hub incite chauffeurs et clients à la prudence. Demander si possible aux clients de monter à l'avant du véhicule, cacher le smartphone avec l'application Uber sous le tableau de bord, se méfier des nouveaux inscrits au moment de la prise de commande afin d'éviter les guet-apens.

Stéphane reconnaît pourtant "comprendre la colère des taxis" dont certains se sont endettés pendant dix ou quinze ans pour pouvoir payer le prix de la licence et exercer. Pour lui, c'est au gouvernement de trouver une solution avant que la situation ne dégénère. "Par exemple, l'Etat pourrait rembourser le prix de la licence, en fonction de son ancienneté, en baissant le montant des charges sociales des taxis."

Uber garantit le paiement des amendes

Il reprend : "Les taxis ont déclaré la guerre aux chauffeurs UberPop alors qu'on ferait mieux de s'allier pour faire bouger le gouvernement. Il y a du travail pour tout le monde, mais il faut repenser le modèle." "Les taxis essaient de se faire justice eux-même, ce n'est pas possible."

Pour lui, pas d'ambiguïté : "Notre activité est légale à partir du moment où nous sommes en règle et que nous ne travaillons pas au noir : nous sommes déclarés en tant qu'auto-entrepreneurs, nous avons suivi une formation e-learning, réalisé une visite médicale, nous possédons une assurance véhicule, un casier judiciaire vierge...". Pour rassurer ses chauffeurs, la société Uber met en avant les décisions de justice qui lui sont favorables. Le 11 juin, un chauffeur a été relaxé. L'entreprise américaine promet aussi les services d'un avocat en cas d'arrestation ou de vandalisme, et même le paiement des amendes. 

En principe pourtant, UberPop est "en situation d'illégalité", a rappelé le ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, le 23 juin. Les chauffeurs encourent jusqu'à un an d'emprisonnement, 15 000 euros d'amende, une suspension de cinq ans du permis de conduire et la confiscation de leur véhicule. Plus de 420 procédures sont en cours depuis janvier. Mais dans les faits, peu de condamnations. Stéphane assure ne pas avoir été inquiété lorsqu'il a été contrôlé.

La loi Thévenoud n'est pas appliquée

La loi Thévenoud n'est pas pleinement appliquée. Uber, qui conteste la constitutionnalité de la loi, a multiplié les offensives judiciaires. En octobre, elle a fait appel de sa condamnation devant le tribunal correctionnel de Paris à 100 000 euros d'amende pour avoir abusivement présenté UberPop comme un service de covoiturage. Cet appel sera examiné en octobre prochain et est suspensif. Uber a donc maintenu son service.

En mars, la cour d'appel de Paris a également décidé de reporter l'examen de l'interdiction à titre conservatoire réclamée par des sociétés de transport tant que les questions prioritaires de constitutionnalité (QPC) soulevées par Uber n'auront pas été examinées.

Plusieurs villes, comme Lyon ou Bordeaux, ont déposé des arrêtés préfectoraux interdisant le service UberPop afin d'éviter tout trouble à l'ordre public. De quoi susciter l'agacement des chauffeurs, qui accusent les préfets de "faire la loi tout seul". Une manifestation est prévue à Lyon dimanche 28 juin et à Paris la semaine prochaine pour faire entendre la voix des chauffeurs UberPop. Mais Stéphane l'assure : "On va vraiment insister pour que ce soit un rassemblement pacifique."

* Les prénoms ont été changés