Crèches privées : "On a trouvé des documents qui montrent la dérive du secteur", raconte Daphné Gastaldi, co-autrice du livre "Le Prix du Berceau"

Daphné Gastaldi a coécrit avec Mathieu Périsse le livre "Le Prix du Berceau", une enquête sur les crèches privées. Elle raconte à franceinfo ses recherches et parle d'un "système à bout de souffle".
Article rédigé par franceinfo
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Deux enfants jouent dans une crèche. Photo d'illustration. (ANTOINE BOUREAU / HANS LUCAS / VIA AFP)

"On a trouvé des documents qui montrent la dérive du secteur" de la petite enfance, raconte mercredi 6 septembre sur franceinfo Daphné Gastaldi, journaliste d'investigation au sein du collectif We report et co-autrice avec Mathieu Périsse du livre "Le Prix du Berceau".

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Cet ouvrage met en lumière des mauvaises pratiques dans les crèches privées lancées dans une "course à la rentabilité, au rendement". Mais selon la journaliste, ce "problème général" concerne également les crèches publiques et associatives.

franceinfo : Comment vous est venue l'idée d'enquêter sur les crèches privées ?

Daphné Gastaldi : Ça a commencé il y a un an, après ce drame absolu dans une crèche à Lyon, où une petite fille a été tuée, empoisonnée au Destop versé par une employée. Ce drame a ouvert la boîte de Pandore. À ce moment-là, on a lancé un appel à témoignages sur le site d'investigation Médiacités et de fil en aiguille, on a réussi à enquêter, à retrouver des repentis du secteur, des documents qui montrent la dérive du système. Ce qui était important pour nous, c'était d'aller en interne. On nous disait que derrière les belles vitrines des grands groupes privés, c'était du low cost. Alors on s'est dit : 'allons voir, allons demander à ces salariés'. J'ai un exemple en tête, à Saint-Priest près de Lyon : des mails, des documents internes montrent qu'une crèche du grand groupe Babilou faisait du surbooking, il y avait trop d’enfants. Cela peut être autorisé par la loi. Mais certaines crèches le font systématiquement alors que ce doit être occasionnel, en cas d'urgence par exemple. Et on s'est rendu compte que cette crèche flirtait avec la loi. La PMI, la protection maternelle et infantile, s'en inquiétait. Voilà, dans ce livre, on détaille ce genre d’histoires et on se rend compte que les crèches sont sous pression, en surrégime. Des salariées qui se retrouvent dans des conditions de travail pas possibles et nous disaient elles-mêmes : 'On devient maltraitants malgré nous.'

Dans votre livre vous parlez de "rationnement", certains parents vous ont raconté que leurs enfants étaient affamés le soir quand ils les récupéraient.

On a aussi un cas très précis et documenté. Des mères de famille dans les Bouches-du-Rhône se sont réunies au sein d’un collectif. Elles ont mené l'enquête, elles ont conservé des preuves. C’est l’une des histoires qui m'a le plus marqué parce qu'elles ont réussi à faire avouer à la crèche du grand groupe qui s'appelle "Les Petits Chaperons Rouges", qu'il manquait des repas. Une enquête interne a été ouverte après leur signalement. La directrice a été licenciée. Mais le groupe ne cesse de dire que c'est un cas isolé, mais on a eu d'autres échos dans d'autres crèches qui nous racontent la même chose. À cause de mesures d'économies, des employés se retrouvent à partager des repas, des bouts d'omelette entre les enfants.

Sans faire de généralités, il y a suffisamment de témoignages pour montrer le dysfonctionnement d'un système en bout de course. Les employées nous disent que toutes les belles activités pédagogiques promises par certaines crèches, c'est très bien sur le papier, mais en réalité, elles n'ont pas le temps parce qu'elles ont trop de tâches à faire au quotidien.

Vos témoignages viennent de plusieurs villes en France, mais cela concerne combien d'établissements ?

On n'a pas compté, il y a des centaines d'établissements. C’est un problème général qui concerne les crèches privées, mais aussi les crèches associatives, les crèches publiques parce qu'il y a aussi une question du financement de ces crèches. Ce sont des tarifications à l'heure et pas la journée ou à la demi-journée, cela pousse au remplissage. Tous les acteurs, que ce soit dans le privé ou le public, les salariés, les parents, les associations… Tout le monde le dénonce. Donc, c'est plutôt au gouvernement de voir ce qui peut être mis en place pour améliorer la situation. Il y a un contexte général qui fait que le système est sur une pente glissante. Et on rajoute une couche par-dessus avec la privatisation. Dans un rapport, il y a cinq mois, l'Inspection générale des affaires sociales (Igas) alertait sur une financiarisation du secteur, au même titre que ce qu'on a pu voir dans les maisons de retraite. L'Igas a expliqué qu'il fallait faire attention avec cette course aux profits. Les "Big Four" [les quatre grands groupes qui monopolisent le secteur des crèches privées] ont vraiment pris une grosse part de marché. Ce sont devenus des multinationales. Certains groupes comme "Les Petits Chaperons Rouges" n'avaient que quelques crèches il y a quinze ans, aujourd'hui, ils sont à l'international. Derrière, des salariés que nous avons interrogés expliquent que les méthodes de travail ont complètement changé. La belle pédagogie, les valeurs de départ de cette entreprise se sont petit à petit atténuées avec cette course à la rentabilité, au rendement.

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