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En prison, le traumatisme des détenues séparées de leur nourrisson

Les jeunes mamans emprisonnées peuvent garder auprès d'elles leur bébé, pendant 18 mois seulement. Une séparation particulièrement difficile, selon le contrôleur des lieux de privation de liberté.

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Une cellule mère-enfant de la prison de Remire-Montjoly, en Guyane, en février 2013. (JODY AMIET / AFP)

Elles sont enceintes en prison. Elles élèvent leur nouveau-né en prison. Et pourtant, le plus dur pour elles, c'est de se séparer de leur bébé au bout d'un an et demi. En France, une détenue qui accouche pendant son incarcération peut garder son enfant avec elle, pendant dix-huit mois, et pas un de plus.

Un avis, publié mardi 3 septembre par le contrôleur général des lieux de privation de liberté, Jean-Marie Delarue, se dresse contre l'enfermement des tout-petits, pas encore capables de marcher et déjà derrière les barreaux. Depuis 2010, il réitère son appel dans tous ses rapports annuels sans se faire entendre. Mais Jean-Marie Delarue souligne également la détresse psychologique des mères au moment de cette séparation. 

Une "relation fusionnelle"

Le contrôleur général souhaite des décisions au cas par cas, après les dix-huit mois de vie ensemble accordés à la mère et son enfant : reporter l'emprisonnement de la mère ou la libérer sous conditions, mais ne surtout pas garder le bébé derrière les barreaux. "Personne ne remet en cause [la limite des dix-huit mois] : l'âge auquel l'enfant commence à se mouvoir aisément coïncide avec la prise de conscience de l'enfermement", explique Jean-Marie Delarue. C'est l'intérêt de l'enfant qui prime et toutes les personnes proches du milieu carcéral s'accordent à dire qu'il vaut mieux, à cet âge, que le bébé continue de grandir hors de prison, même séparé de sa mère.

Reste que la séparation entre l'enfant et la mère est particulièrement douloureuse. D'autant que pour ces détenues, "leur enfant est la seule personne proche avec qui elles sont", explique Dany Bousseau, ancienne aumônier à la maison d'arrêt des femmes de Fleury-Mérogis (Essonne), à francetv info. "Elles nouent un lien très très fort avec leur nourrisson et elles savent qu'à la séparation, ce lien va se déliter", se désole une aumônier actuelle. Une "relation fusionnelle" également évoquée par Jean-Marie Delarue et abordée dans le film Ombline, de Stéphane Cazes.

La garde au père, "la moins pire des solutions"

Connaissant les difficultés des détenues, l'administration pénitentiaire insiste pour préparer ce moment en amont avec elles. Maintenir le lien entre l'enfant, le père et le reste de la famille, comme les grand-parents, est donc essentiel. "Les enfants ont des sortes de permissions pour passer une journée, un week-end avec leur famille", pour adoucir la transition, explique Dany Bousseau. Mais dans la majorité des lieux de détention, le nombre de places en nurserie est insuffisant. Les femmes enceintes sont alors transférées dans une autre prison qui les éloigne, elles et le bébé, de leurs proches.

A Fleury-Mérogis (Essonne), la préparation est particulièrement bien menée, d'après des travailleurs pénitentiaires. Trois détenues de la plus grosse nurserie de France ont été séparées de leur enfant cette année, avec deux possibilités pour ces bébés : soit ils vont vivre chez leur père ou leurs grands-parents, soit ils sont placés par l'aide sociale à l'enfance. Dany Bousseau se rappelle du petit Angelo, accueilli chez son papa, "la moins mauvaise des solutions", d'après elle. Si le bébé va généralement passer quelques week-ends chez le parent le plus proche, les mères s'inquiètent de confier leur nourrisson à quelqu'un qui ne l'a pas vu quotidiennement. "Mais le suivi social très rigoureux qui est fait à la sortie de l'enfant peut les rassurer", explique l'ancienne aumônier.

Lorsque la mère est presqu'au bout de sa peine, le juge peut décider d'une libération conditionnelle, ou de l'allongement du séjour du bébé pour éviter cette séparation. "Dans la pratique, peu de prolongations sont accordées", se désespère Jean-Marie Delarue.

Des risques de dépression

Séparée de son enfant, une prisonnière redevient comme toutes les autres et retrouve immédiatement ses co-détenues, qu'elle avait abandonnées en entrant dans le quartier nurserie, presque deux ans auparavant. Dans son rapport sur le centre de détention de Seysses (Haute-Garonne), le contrôleur général parle d'une "jalousie vis-à-vis des mères qui étaient hébergées avec leur enfant" de la part des autres détenues, "car [ces dernières] considéraient que celles-ci étaient favorisées."

Dans certaines prisons, comme à Fleury-Mérogis, les nurseries sont particulièrement bien équipées pour les mamans et leur enfant, se réjouit Jean-Marie Delarue. Pas de barreaux aux fenêtres, une aire de jeu, un jardin, comme le montre un photoreportage diffusé sur le site Carceropolis. Retourner dans le quartier normal, à deux, voire trois dans une cellule deux fois plus petite, peut donc être un cap difficile à passer pour des femmes fragilisées par la séparation. Les surveillants sont donc particulièrement attentifs à leur détention. "On garde toujours en tête les risques de dépression", conclut Dany Boisseau.

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