Pourquoi veut-on en finir avec le redoublement ?

Le ministère de l'Education nationale souhaite limiter drastiquement les redoublements pour la rentrée 2015. Un décret est actuellement examiné par le Conseil d'Etat.

Un élève de classe de primaire lève le doigt pour prendre la parole, à Mulhouse (Haut-Rhin), le 15 février 2013.
Un élève de classe de primaire lève le doigt pour prendre la parole, à Mulhouse (Haut-Rhin), le 15 février 2013. (SEBASTIEN BOZON / AFP)

"Le redoublement doit être l'exception." La consigne est donnée par la ministre de l'Education, Najat-Vallaud Belkacem. Si le ministère dément la suppression du redoublement à la rentrée 2015, il indique néanmoins qu'il doit se "limiter à certaines circonstances particulières qui le justifient absolument", dans un communiqué publié mercredi 24 septembre. Le ministère de l’Education nationale s'apprête à envoyer un décret à tous les établissements en France pour limiter ce redoublement, a révélé Europe 1, mercredi. Le ministre a précisé que le décret est actuellement examiné par le Conseil d'Etat.

Même si le taux de redoublement a nettement régressé ces dix dernières années, la France est le 5e pays de l’OCDE (qui regroupe 34 pays développés) qui fait le plus redoubler ses élèves, selon les données récoltées par l'étude du Conseil national de l'évaluation des programmes (Cnesco). Ainsi, 28 % des élèves français âgés de 15 ans déclarent avoir déjà redoublé au moins une fois.

Francetv info liste les raisons pour lesquelles le redoublement est aujourd'hui déconsidéré par le ministère de l'Education nationale.

Parce que son efficacité pédagogique est contestée

Selon la majorité des études menées sur le sujet, le redoublement n’a pas d’effet sur les performances scolaires à long terme, relève le Cnesco, organisme qui se revendique indépendant, même s'il est rattaché au ministère de l'Education nationale. "Si l'on compare des enfants faibles avec le même niveau, on remarque que ceux qui passent dans la classe supérieure ont des performances identiques ou supérieures à ceux qui ont redoublé", explique à francetv info Béatrice Mabilon-Bonfils, professeure d'université en sociologie à la tête du laboratoire EMA (Ecole, mutations, apprentissages) de l'université de Cergy-Pontoise (Val-d'Oise). "A long terme on se rend compte qu'un élève qui redouble a beaucoup moins de chances de réussir ses études", ajoute-t-elle.

La ministre de l'Education souhaite privilégier "un accompagnement personnalisé de l'élève", par le biais de "cours renforcés". Il s'agirait alors de suivre l'exemple de pays comme la Finlande, où on ne redouble pas, détaille Emmanuel Davidenkoff, directeur de la rédaction de L'Etudiant, pour France Info. "En Finlande, la pédagogie est très attentive à ne laisser aucun élève sur le bord de la route dès que les difficultés se présentent", précise-t-il.  Des cours de soutien, des examens de rattrapage ou encore des devoirs de vacances sont organisés, comme le rappelle Le Figaro. 

Reste que le système scolaire finlandais est très différent du système français. Les classes y sont moins nettement chargées (20 élèves par classe au maximum au collège, par exemple), les locaux beaucoup plus spacieux et les moyens mis à la disposition des enseignants – souvent aidés d'assistants d'éducation pour les travaux pratiques – y sont nettement supérieurs. Il est donc difficile de transposer, dans l'Hexagone, le modèle finlandais.

En France, pour faire redoubler un enfant, il faudra désormais que sa famille donne son aval, assure Europe 1. Une piste "dangereuse", selon François Portzer, président du Syndicat national des lycées et collèges (Snalc), contacté par francetv info. "Le redoublement n'est pas forcément une solution, mais il faut laisser la souveraineté de l'orientation aux professionnels de l'éducation. Il y a un principe de réalité et l'orientation de l'enfant doit être choisie en fonction de ses capacités et de ses difficultés", affirme-t-il.

Parce que certains estiment qu'il est inégalitaire

La sociologue Béatrice Mabilon-Bonfils estime que le redoublement est "socialement distinctif". "Ce sont souvent des enfants de milieux populaires, c'est donc inégalitaire", déclare-t-elle à francetv info. Selon une étude de l'Insee, repérée par le Huffington Post, "plus le milieu social de l'enfant est favorisé, moins son risque de redoubler sera élevé et plus son environnement est aisé, moins il redouble". Ainsi, la proportion d’élèves en retard varie de 3,6 % dans les milieux très favorisés à 20,5 % dans les milieux défavorisés, selon l'Insee.

Autre enseignement : on observe des disparités régionales. En France métropolitaine, le plus faible taux de redoublement est atteint dans l'académie de Paris, où seulement 9,1% des élèves du primaire ont déjà redoublé. Au contraire, l'académie de Lille enregistre un taux de 14,8%. Dans les départements d'Outre-mer, cette moyenne s'élève à 18%.

Béatrice Mabilon-Bonfils pointe aussi "l'effet d'étiquetage" du redoublement. "C'est l'estime de soi qui est en cause. Quand on se sent moins compétent, on s'investit moins et donc on a de moins bons résultats", développe-t-elle.  Sophie Brunot et Géraldine Rouxel, chercheuses en psychologie de l’université Rennes‑II, vont même plus loin. D'après leurs études, cela peut créer un "mal-être psychologique", relaie Sciences humaines. Toutefois, s'il s'agit d'un premier redoublement en classe de seconde par exemple et qu'il résulte d'un premier échec scolaire, les élèves sont "affectés modérément sur le plan psychologique et émotionnel", nuancent les chercheuses.

Parce que son coût est élevé

Le redoublement allonge la scolarité de nombreux élèves. Son coût est mis en avant. Il s'élèverait à 1,6 milliard d'euros en 2012, selon le Cnesco. Dans le détail,  la mesure est évaluée à 415 millions d’euros dans le primaire et à 1,15 milliard d’euros dans le secondaire. Cela représente "2,5 % du budget de l'enseignement scolaire en France", selon Metro News.

Toutefois, malgré ce coût, le redoublement ne sera pas banni entièrement. Dans plusieurs cas de figure, les familles pourront toujours y avoir recours, selon le ministère de l'Education nationale. Ce sera le cas quand un élève a été en "rupture scolaire assez longue pour des raisons de maladie ou des raisons familiales" ou quand "l'élève arrive à une année qui est un palier d'orientation et qu'il n'a pas réussi à obtenir le choix qu'il avait fait".

Dans tous les cas, les principaux acteurs assurent que le redoublement ne peut être pensé de manière isolée. "Il faut prévoir des réformes de structure", avance François Portzer. "Il doit y avoir une refonte de l'école. Au collège, nous proposons des faibles effectifs pour les élèves en difficulté et une meilleure orientation au lycée", explique le président du Snalc. "Le redoublement n'est qu'un symptôme. Derrière, on doit reconstruire l'école. On enseigne aujourd'hui comme au XIXe siècle", assure Béatrice Mabilon-Bonfils.