Réforme de l'université : une journée à Tolbiac avec les étudiants mobilisés

La vie s'organise à la faculté de Tolbiac, à Paris. Depuis fin mars, les étudiants occupent le site, y dorment, mangent et débattent, pour dénoncer la réforme de l'université.

La faculté de Tolbiac, dans le 13e arrondissement de Paris, le 13 avril 2018.
La faculté de Tolbiac, dans le 13e arrondissement de Paris, le 13 avril 2018. (MAXPPP)

Le site de Tolbiac à Paris est devenu l'épicentre de la mobilisation étudiante contre le projet de loi Orientation et réussite des étudiants (ORE), et notamment la mise en place d'un système de sélection à l'entrée à l'université. La faculté, qui fait partie de l'université Paris 1-Panthéon Sorbonne n'est pas seulement bloquée depuis fin mars, elle est également occupée. Des étudiants y vivent nuit et jour. Les locaux sont devenus des lieux de débats et de cours alternatifs.

Mardi 17 avril, le président de l'université a réclamé l'évacuation du site, dénonçant "la violence, la drogue, le sexe" qui y règnent, selon lui. Quelle est le quotidien de ces "bloqueurs" ? franceinfo a passé 24 heures sur place.

Réforme de l'université : 24 heures à Tolbiac, bloquée par les étudiants - un reportage de Célia Quilleret
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10h30 : Tolbiac s'éveille

Les visiteurs sont prévenus dès l'entrée. Ici c'est "la commune libre de Tolbiac". Les slogans et les tags donnent le ton. "Ils sélectionnent, nous occupons", peut-on lire sur l'un des murs sous la grande tour de 22 étages du 13e arrondissement de la capitale.

Il est un peu plus de 10h30. Impossible d'accéder à l'amphi N dans le hall, rebaptisé "amphi dodo". Les portes sont fermées. Des sacs de couchage et des hamacs s'y entassent. "Tout le monde dort, confie un jeune homme, la voix un peu enrouée. La commission de ménage va passer dans pas longtemps parce que, là, c'est un peu sale." À l'extérieur, les mines sont fatiguées. Des étudiants sont affalés sur des canapés en plein soleil, des canettes de bière traînent par terre, des vigiles surveillent. 

Pour certains pourtant, la journée-marathon a déjà commencé. "On s'est levé vers 7 heures pour aller bloquer la maison des sciences économiques, raconte une étudiante. Notre but, c'est de bloquer le plus de centres possibles. Il y a une partie d'entre nous qui est allée bloquer Sciences-Po Paris ce matin. C'est un beau symbole." 

12h : "On va à Jussieu tout de suite"

Un peu plus loin, Jules n'a pas non plus de temps à perdre : il emmène des camarades hors de la faculté pour organiser la matinée de mobilisation. "Il y a trois possibilités, leur lance-t-il. Soit on va directement à la gare du Nord rejoindre les cheminots, soit à Créteil et ça veut dire qu'on ne va pas à l'AG cheminots, soit on va à Jussieu puis on rejoint les cheminots où ils sont à ce moment-là... Ça vous va ?... Bon ok, on va tous à Jussieu tout de suite !" Jussieu est le principal site de l'université Paris 6, dans le 5e arrondissement. "On va voir s'il y a des étudiants pour essayer de les mobiliser", indique Jules.

Peu à peu, la faculté se remplit. À la mi-journée, un peu plus haut sur les marches en béton, une assemblée générale s'improvise avec des étudiants, mais aussi des profs comme Renaud Orain, de l'institut de démographie de Paris 1 : "Ma perception de cette réforme, c'est qu'étudier devient un privilège, dit-il devant l'assistance. Pour résumer, on peut dire que c'est, de nouveau, une barrière à l'entrée des classes populaires dans l'enseignement supérieur. On a créé une situation complètement anxiogène. C'est illégitime." Après cette prise de parole, un "médiateur" demande si quelqu'un d'autre veut réagir. Et le débat se poursuit.

Dans les locaux de la fac de Tolbiac, à Paris, bloquée par des étudiants opposés à la réforme de l\'entrée à l\'université, le 13 avril 2018.
Dans les locaux de la fac de Tolbiac, à Paris, bloquée par des étudiants opposés à la réforme de l'entrée à l'université, le 13 avril 2018. (MAXPPP)

15h : ateliers, conférences, comités... 

On croise Leila dans les couloirs. Elle marche vite. La jeune femme est responsable du programme de "l'université ouverte". "Étant donné que la fac est bloquée, mais qu'elle reste ouverte, toute la journée, on propose un programme avec des conférences, des ateliers et toutes sortes de choses qui pourraient faire avancer la lutte et tout simplement s'occuper ensemble", indique-t-elle. Ainsi, Clémentine Autain, la députée insoumise de Seine-Saint-Denis, était là deux jours plus tôt pour une conférence intitulée "Mai 68-Mai 2018". Une conférence est aussi prévue avec l'association Attac sur les "les stratégies des mouvements étudiants". Il y aura aussi un cours sur la prison... 

L'après-midi, les "bloqueurs" enchaînent les réunions : comité de mobilisation et comité santé pour savoir comment réagir en cas d'attaque dans l'université. Des étudiants de master organisent aussi des ateliers pour les plus motivés. "À 19 heures, dans l'amphi K, les étudiants et étudiantes du master 2 de Paris 1 d'ingénierie et de la concertation organisent trois ateliers", explique une étudiante. Au choix : un atelier "concertation et mouvements sociaux", un atelier sur "le destin d'un mouvement social" ou encore un sur "les mécanismes de domination dans les espaces de lutte et de participation". 

19h : atelier crêpes et théâtre kurde

Vers 19 heures, dans le couloir, des odeurs de cuisine s'échappent de grandes marmites. Quelques étudiants s'approchent. Une quarantaine de crêpes les attendent. "Je me suis lancé dans un atelier crêpes et je vais faire des crêpes pour ceux qui veulent", lance l'étudiant qui est aux manettes à la cuisine ce jour-là. Vaisselle, ménage, repas... Tout est prévu. Et tout est politique : en début de soirée, une troupe de théâtre kurde a été invitée pour présenter un spectacle sur l'oppression.   

C'est la fin d'une nouvelle journée de blocage à Tolbiac, une journée ordinaire sans violence a priori. Éole occupe sa fac depuis le début, elle a perdu sa voix à force de crier en filant comme le vent dans les couloirs. Tolbiac est à elle, comme aux autres occupants. Elle veut empêcher tout débordement : "J'étais militante avant, raconte-t-elle. Ça fait longtemps que je lutte quand même, mais je n'ai jamais vu un truc comme ça ici à Paris et dans cette fac... Jamais ! Ça donne de l'espoir. On fait la politique à notre manière. Ce n'est pas la politique des cols blancs. On fait une microsociété je crois un petit peu, parce qu'on a une page blanche ici et du coup on a quelque chose à écrire."

Une banderole de la \"Commune libre de Tolbiac\" en avril 2018.
Une banderole de la "Commune libre de Tolbiac" en avril 2018. (CELIA QUILLERET / FRANCEINFO)