"On rejoue Mai 68 cinquante ans après" : à Sciences Po Paris, des étudiants bloqueurs contre la "fabrique à élites"

La contestation a pris de l'ampleur à l'Institut d'études politiques de Paris et les échanges sont vifs entre les étudiants, qui ont tous une opinion sur le sujet. 

L\'entrée de Sciences Po Paris au 27, rue Saint-Guillaume, jeudi 19 avril 2018. 
L'entrée de Sciences Po Paris au 27, rue Saint-Guillaume, jeudi 19 avril 2018.  (JULIETTE CAMPION)

Une tête cagoulée fait son apparition depuis le 1er étage du 27 rue Saint-Guillaume (7e arrondissement), le bâtiment principal de Sciences Po Paris, dont l'accès est complètement bloqué, dans la matinée du jeudi 19 avril. "Annonce importante : le 9 rue de la Chaise est en train d'être évacué et on a complètement bloqué le 28 [rue des Saint-Pères]", crie le jeune homme, évoquant deux autres édifices du quartier qui abritent la prestigieuse école. "Allez rejoindre les alliés pour les soutenir !" Depuis la rue, passablement énervée, une étudiante hostile au mouvement l'invective : "Vous faites pitié, descendez et laissez-nous accéder à la bibliothèque ! J'ai un concours dans un mois, c'est dégueulasse ce que vous faites." 

La contestation étudiante a gagné l'Institut d'études politiques (IEP) de Paris. Opposés à la réforme de l'accès à l'université, 70 étudiants ont décidé d'occuper le siège de l'école depuis mercredi 18 avril. La direction a préféré, purement et simplement, fermer les locaux "par mesure de sécurité", tout comme le campus du 56 rue des Saints-Pères, également occupé.

Des étudiants "contre la dictature macronienne"

Depuis le début du mouvement, les "bloqueurs" ont déjà particulièrement fait parler d'eux, avec des slogans rapidement critiqués et moqués sur les réseaux sociaux. Sur une banderole déployée le long de la façade du "27" et retirée depuis, on pouvait lire mercredi"Les étudiant.e.s de Science Po contre la dictature macronienne". Une phrase qui n'a pas manqué de faire polémique.

"Nous occupons Sciences Po parce que Macron en est sorti, et que nous ne voulons pas finir comme lui", ajoute le collectif "Sciences Po en lutte" dans son communiqué du 17 avril, suscitant là encore de nombreuses railleries. "Ne pas finir comme Emmanuel Macron, c'est ne pas finir par gouverner par ordonnances, sans consulter le reste de la population", justifie une étudiante favorable au mouvement.

"Nous, on voit les effets de la sélection au quotidien"

Comme les autres militants mobilisés dans l'enseignement supérieur, les "bloqueurs" dénoncent surtout l'introduction de la sélection à l'université. L'accès à Sciences Po se fait pourtant sur dossier ou par le biais d'un concours. Etonnant ? "Pas du tout", rétorque immédiatement Clémence*.

C'est débile de nous renvoyer la sélection à la figure ! Comme s'il fallait forcément être noir pour s'opposer à la loi asile-immigration. Ou être vieux pour soutenir les retraités !Clémence*, étudiante à Sciences Poà franceinfo

"Nous on voit ce que c'est la sélection, on voit ses effets au quotidien, abonde un étudiant en première année, à ses côtés. Richard Descoings [l'ancien directeur de Sciences Po] a essayé de créer plus de mixité en faisant venir des élèves de ZEP, mais ça ne suffit pas. Quand tu vois la proportion de mecs qui viennent du 16e [arrondissement], ça fait peur." Son constat fait écho à la banderole déployée par les étudiants "bloqueurs" sur la façade des locaux : "Bloquons la fabrique à élites." 

Les explications ne font pas l'unanimité dans les rangs de l'école. Une certaine fébrilité a d'ailleurs gagné les rues du 7e arrondissement parisien, d'ordinaire plutôt calmes. Entre le boulevard Saint-Germain et la rue des Saint-Pères, les débats sont vifs entre étudiants mobilisés et adversaires du blocage. "Je peux comprendre les étudiants stressés, surtout si ça fait des semaines qu'ils préparent leurs concours...", avance timidement Paul*. Amira* le coupe : "Nan mais faut arrêter de se regarder le nombril ! C'est quand même hyper grave ce qui se passe en France !"

"Ça manque un peu de cohérence, mais c'est normal"

Etudiante en master de sociologie, Gabrielle est, comme les "bloqueurs", opposée à la sélection au sein de l'université. Elle critique cependant la "tambouille des luttes" à Sciences Po, où l'on mélange "anarchisme", "cheminots" et "conflit israélo-palestinien". D'après elle, "il y a beaucoup de luttes qui se chevauchent et qui ne sont pas forcément en cohérence". "Un micmac chaotique", dénonce Antonin Boulineau, vice-président de "Sciences Po En Marche", l'antenne étudiante de LREM.

De multiples causes se sont en effet agrégées au mouvement initial. Les "bloqueurs" ont depuis rebaptisé l'IEP en "Institut Clément Méric", du nom de l'étudiant de Sciences Po et militant antifasciste, tué lors d'une rixe avec un groupe de skinheads à Paris le 5 juin 2013. Le mythique amphithéâtre Emile-Boutmy devient quant à lui "amphithéâtre Adama-Traoré", en hommage au jeune homme de 24 ans, mort le 19 juillet 2016 après son interpellation à Beaumont-sur-Oise.

Les étudiants bloqueurs ont aussi fait flotter le drapeau de la Palestine sur la façade du 27, rue Saint-Guillaume. "Faut savoir qu'à Sciences Po, on nous propose des échanges avec des universités israéliennes qui refusent les étudiants palestiniens : c'est inacceptable !", justifie une étudiante de deuxième année. C'est vrai que ça manque un peu de cohérence mais c'est normal, c'est les débuts : il faut qu'on clarifie notre message !" tente de son côté une étudiante à l'école d'urbanisme.

Des "révolutionnaires en carton" ?

L'administration de l'école, elle, ne compte pas laisser le mouvement perdurer. Le directeur de l'école, Frédéric Mion, dénonce dans un communiqué une "atteinte (...) inacceptable" portée au "fonctionnement normal" de Sciences Po. Dès jeudi après-midi, il a lancé une "consultation en ligne" pour permettre à "l'ensemble" des étudiants de "s'exprimer sur cette contestation" . Le sondage, anonyme, clos dans la soirée, posait une unique question : "Approuvez-vous ces occupations ?"

La direction a annoncé jeudi soir à l'AFP que l'espace avait été "libéré" et une assemblée générale doit avoir lieu dans la soirée. "Symboliquement, c'est fort ce qui se passe : on rejoue Mai 68 cinquante ans après, commente Eva*, étudiante. Je suis fière qu'on se soit bougés à Sciences Po". Dans la rue Saint-Guillaume, un riverain d'une soixantaine d'années s'enthousiasme déjà à l'idée que le mouvement s'installe : même dans le temple de l'élitisme, les étudiants vont pouvoir prouver qu'ils ne sont pas "des révolutionnaires en carton".

* Les prénoms ont été modifiés.