Fête des mères : le collier de nouilles se transforme en psychodrame

Les enseignants de l'école d'Allinges (Haute-Savoie), ont décidé de ne pas faire fabriquer de cadeaux à leurs élèves pour l'évènement qui a lieu dimanche. Une initiative qui crée des remous chez les profs et les parents.

A l\'école d\'Allinges (Haute-Savoie), les enseignants ont décidé de ne pas faire fabriquer de cadeau à leurs élèves pour la fête des mères qui a lieu le 25 mai 2014 (photo d\'illustration).
A l'école d'Allinges (Haute-Savoie), les enseignants ont décidé de ne pas faire fabriquer de cadeau à leurs élèves pour la fête des mères qui a lieu le 25 mai 2014 (photo d'illustration). (MAXPPP)

Pas de bague en pâte à sel, de collier de nouilles ou de bracelets en coquillages. A l'école d'Allinges (Haute-Savoie), les enseignants ont décidé de ne pas faire fabriquer de cadeau à leurs élèves pour la fête des mères qui a lieu dimanche 25 mai. Les pères sont logés à la même enseigne : les enfants scolarisés dans cette école ne fabriqueront pas non plus de cadeaux pour leur fête.

Pour justifier ces décisions, l'école explique qu'elle veut éviter des "situations délicates" dans certaines familles. Et cela "englobe tous les cas". Concrètement, elle désigne des enfants qui ont perdu un de leurs parents, des enfants de parents divorcés, de familles recomposées, ou de couples de même sexe. Mais l'initiative ne convainc pas tout le monde. Francetv info revient sur quatre arguments des opposants à la préparation de cadeaux pour la fête des mères.

"La famille a changé"

"En raison de l'évolution sociale de la structure familiale et afin d'éviter toutes polémiques, (nous avons) décidé de fêter désormais la fête des parents à l'occasion de laquelle votre enfant vous offrira une surprise. Nous instaurons cette fête entre les dates de fête des pères et des mères. Ces autres fêtes ne seront plus préparées en classe", a expliqué l'école Yves Codou de La Môle (Var), en 2013, pour justifier l'absence de cadeaux, indiquait Var Matin.

"Il y a deux occasions où les plus malheureux se prennent leur différence en pleine figure, c'est pour la fête des mères et des pères", racontait déjà une enseignante de Bondy (Seine-Saint-Denis), à Libération, en 1996.

Sauf que… pour certains parents d'élèves cet argument n'est pas recevable. "Qu'est-ce que ça veut dire ? On a l'impression que les familles normales ne le sont plus", s'insurgeait Carole, 37 ans, auprès de Var Matin. Le quotidien régional racontait que, pour les mamans, la justification de la modification de la cellule familiale n'est pas infondée. Ce qu'elles regrettent, c'est le manque d'adaptation. "Il est dommage de nous priver de cette fête, elle aurait pu être adaptée à l'évolution de la société actuelle", regrettait l'une d'elles auprès du journal.

"Même dans les familles séparées, le père doit être le garant de l'amour que les enfants portent à leur mère", il faut donc qu'il aide l'enfant à offrir un cadeau à la mère, a préconisé le pédopsychiatre Marcel Rufo, dans une interview au magazine Le Pélerin.

"Une fête des parents, c'est mieux"

C'est ce que défend l'école d'Allinges. Mais c'est aussi ce que défendait l'école Yves Codou de La Môle (Var) et ce qui a été expérimenté en 2012, à l'école Andersen de Beauvais (Oise), rapportait le Courrier-Picard.

France Bleu a interrogé une enseignante de Chambéry qui est sur la même ligne : "un seul bricolage, un seul beau cadeau, que l'enfant donne au membre de la famille qui lui convient."

Sauf que… la fête ne revêt pas la même importance pour les mères et les pères. "Les mères sont 74% à déclarer être très déçues si l'on ne leur souhaite pas leur fête (contre 47% des pères)", écrivait l'institut Ipsos, en 2011. Et d'ajouter : "De manière générale, les femmes attachent plus d'importance et se montrent plus impliquées que les hommes. En effet, elles sont 87% à ne pas déroger à la règle et à souhaiter la fête des mères tous les ans (contre 74% des hommes)."

"Ce n'est pas le rôle de l'école, c'est une fête familiale"

C'est l'argument avancé par la directrice de l'école de l'école Gaston Phoebus, à Pau. "Confectionner un cadeau pour la fête des mères, ce n'est pas le rôle de l'école, car ça reste une fête familiale", avait-elle expliqué à La République des Pyrénées, en 2011. Avis partagé par Véronique Dupont, la directrice de l'école des Lilas, dans la même ville : "C'est plutôt réservé au cadre privé."

Sauf que… les mamans tiennent à leur cadeau. "C'est un peu la récompense de toutes les heures compliquées et difficiles, les nuits sans sommeil (...) cela vous redonne des ailes pour toute l'année suivante", a déclaré une mère enthousiaste à une équipe de France 2, en 2013. "Ce qui me fait le plus plaisir, c'est quand les maîtresses font apprendre aux enfants un petit poème, que l'enfant dit à sa maman le jour de la fête des mères", a raconté une maman.

Même les plus réfractaires finissent par céder. "Un cadeau de fête des mères utile : toutes mes certitudes volent en éclats", écrivait notre blogueuse Mauvaise mère, en 2012, après avoir reçu de son fils un pot de confiture rempli de mots doux.

De son côté, Fanny Cohen-Herlem, pédopsychiatre à Paris, estime auprès de francetv info que l'argument de la séparation entre sphère publique et sphère privée "se défend tout à fait". Mais elle souligne qu'il est dommage de ne pas célébrer la fête des mères car elle est "très ancienne" : "Elle était déjà fêtée par les Romains."

"Les enfants qui n'ont plus de papa ou de maman souffrent suffisamment"

"Quand la maman d'une élève de ma classe est morte d'un cancer, j'ai décidé de ne rien faire", racontait une enseignante au Journal du Dimanche, en 2010. Le cas de figure du parent disparu a également été évoqué par l'école d'Allinges, en Haute-Savoie. Des parents d'élèves de l'établissement ont d'ailleurs soutenu l'initiative en répondant : "Les enfants qui n'ont plus de papa ou de maman souffrent suffisamment. Il ne faut pas les traumatiser encore plus en leur faisant réaliser un cadeau qui leur rappellerait cruellement leur situation", a observé une maman auprès du Parisien (article payant).

Florence Michéa Lheureux, une enseignante, raconte une anecdote poignante, dans les commentaires d'un billet du blog L'Instit humeurs sur les cadeaux de la fête des mères : "Une de mes petites élèves de CP a trouvé sa maman morte un matin il y a quelques semaines… J'ai parlé avec elle avant de me lancer dans la réalisation de ce cadeau. Elle savait à qui elle voulait l'offrir donc je me suis lancée dans le truc. Mais au moment d'écrire le nom de la personne, elle s'est trompée 3 fois et 3 fois, elle a écrit : 'pour maman' (...) Je me suis effectivement senti dégoutée, franchement, parce que j'ai fait une peine incommensurable à cette fillette."

Sauf que… les autres parents ne se sentent pas concernés. "J'ai eu des parents ulcérés, me disant: 'Mais les autres familles n'y sont pour rien!'", a raconté l'enseignante qui a témoigné auprès du Journal du Dimanche.

"Je trouve cela dommage de couper court et d'interdire les cadeaux à toutes les mamans de l'école, déclare Fanny Cohen-Herlem. Si la maman est morte, il faut que le père et l'enseignant dialoguent, ne serait-ce que cinq minutes, pour préparer les choses à l'avance et voir comment ils vont, chacun de leur côté, en parler à l'enfant. Après, on peut inventer tout ce que l'on veut : dire que l'on fête toutes les mamans, et donc fêter la grand-mère. Ou aller déposer quelque chose sur la tombe de la mère. Ou offrir quelque chose que l'on va déposer près de sa photo à la maison, par exemple."