Education : Comment réussir en dépit de son milieu social d'origine

La France est un des pays où l'école corrige le moins les inégalités sociales. Certains élèves, pourtant, réussissent quand tout les destine à l'échec.

Dans une classe de l\'école de Hérouville Saint-Clair (Calvados), en mars 2005.
Dans une classe de l'école de Hérouville Saint-Clair (Calvados), en mars 2005. (MYCHELE DANIAU / AFP)

"L'école française est l'une des plus inégalitaires au monde, alors que l'égalité est un sujet omniprésent dans le débat." Trois jours avant la rentrée des classes du mardi 2 septembre, Andreas Schleicher, le directeur de l'éducation au sein de l'OCDE et grand patron du classement Pisa (le programme d'évaluation du niveau des élèves de 15 ans dans 65 pays), signait ce diagnostic sans appel dans Le Monde.

Pourtant, en dépit des handicaps socio-économiques, certains élèves réalisent des parcours scolaires éblouissants. Avec un œil dans le rétroviseur, la philosophe Chantal Jaquet consacre un livre, Les Transclasses ou la non-reproduction (éd. Puf), à ces élèves qui parviennent à se hisser d'une classe sociale à une autre grâce à l'école. Exemples à l'appui, l'auteure s'interroge sur les raisons qui leur ont permis d'échapper au phénomène de "reproduction" cher au sociologue Pierre Bourdieu. Francetv info a retenu plusieurs facteurs de réussite.

Avec des bourses et des filières d'excellence

La "non-reproduction", estime Chantal Jaquet, "repose sur des conditions économiques et politiques, et en particulier sur la mise en place d'un programme d'instruction pour tous au sein d'écoles gratuites, laïques et obligatoires". Ces dispositions doivent être, ajoute-t-elle, "corrélées à un système de bourses conséquentes, faute de quoi les études sont réservées aux seuls héritiers".

Exemple ? L'historien Michel Etiévent "doit tout au comité d'entreprise" de l'usine de son père, qui lui a permis de poursuivre ses études grâce à des bourses scolaires. 

Mais les dispositifs ciblés sur les bons élèves des classes populaires font débat. Et les internats d'excellence ont été supprimés par Vincent Peillon, ministre de l'Education dans le gouvernement de Jean-Marc Ayrault. Ils auraient pourtant fait leurs preuves : selon une étude (PDF) de trois chercheurs de l'Ecole d'économie de Paris citée par Le Figaro, les élèves avaient vu leurs résultats fortement progresser en mathématiques.

Les bourses de mérite, qui s'inscrivaient dans la même logique, ont également été supprimées en cette rentrée. Celles-ci étaient accordées aux bacheliers ayant décroché la mention très bien : "Environ 7 000 nouveaux bacheliers sont concernés chaque année. Ils pouvaient alors prétendre à une bourse de 1 800 euros par an pendant trois ans, renouvelable deux ans", explique Le Point. Certains de ces diplômés se sont constitués en association et espèrent bien rencontrer la nouvelle ministre de l'Education, Najat Vallaud-Belkacem.

Grâce à la détermination d'un enseignant

Dans son livre, la philosophe Chantal Jaquet insiste aussi sur l'influence décisive d'enseignants dans un parcours d'excellence. Ainsi, elle raconte l'impressionnant succès de l'école du hameau montagnard de "T.", un village d'une cinquantaine d'habitants.

La classe unique de ce hameau, plus pauvre que ses voisins, a produit à elle seule, défiant les lois de la statistique, trois instituteurs et quatre normaliens, dont trois professeurs agrégés de philosophie. Tous formés par une enseignante manifestement exceptionnelle qui s'en occupa pendant des années.

Dans la région de "T.", le mystérieux village anonyme, ce "micro-phénomène valut aux habitants une réputation d'intellectuels qui refont le monde" au point que la plaisanterie est devenue courante : "Ah tu sors de l'université de T. !" Le départ de l'enseignante et la fin de la classe unique signèrent malheureusement la fin du miracle.

Dans un autre registre, l'écrivain et académicien Erik Orsenna a raconté à France 2 comment, au CM2, son instituteur a déterminé sa vocation : "Il ne se contentait pas de faire des critiques ou des commentaires de textes, mais il disait : 'Ecrivez, écrivez, et après on verra !'."

Quand l'élève a un modèle à suivre

Si l'instituteur vaut évidemment comme pédagogue, il s'impose parfois, tout aussi efficacement, comme modèle. Ainsi la religieuse austère qui apprit à lire et écrire, petite, à l'écrivaine Annie Ernaux lui a montré une voie possible à laquelle s'identifier, celle d'une enseignante cultivée. Une image qui contraste alors avec les femmes de sa famille ou de son entourage, confinées dans des tâches peu valorisées, ou peu valorisantes.

Enfant, l'auteure de Les Années, fille de petits épiciers normands, jugeait en effet très sévèrement le manque de culture et l'univers étriqué de ses parents. "On ne peut pas s'arracher à sa classe sociale sans avoir d'autres modèles sous les yeux, c'est pour moi une constante", souligne Chantal Jacquet.

Quand l'élève désire échapper à son milieu social

Une bourse ou un modèle ne suffisent pas toujours. Echapper à son milieu par la réussite sociale n'est pas aisé, même pour des enfants doués, s'ils ont le sentiment de désavouer les leurs, de trahir leur classe sociale et de s'élever bien plus haut que leurs parents.

Pour passer le cap, explique Chantal Jaquet, la souffrance joue souvent un rôle majeur. C'est pourquoi les "moutons noirs et vilains petits canards" qui se sentent rejetés ou étrangers à leur famille peuvent s'en sortir mieux que d'autres.

Elle s'appuie ici sur des exemples récents très médiatisés, comme celui du philosophe Didier Eribon, homosexuel et rejeté par son père, ou du jeune normalien Edouard Louis, auteur d'En finir avec Eddy Bellegueule, un des best-sellers de l'année 2014.

Ses études brillantes lui ont permis de fuir "son calvaire", ainsi décrit par Le Nouvel Observateur : "Etre né homosexuel et efféminé dans le lumpenprolétariat d'Hallencourt", dans la Somme. Un cauchemar devenu le salut du jeune homme de 21 ans, aujourd'hui figure en vue de l'intelligentsia parisienne. Une belle revanche.