Vrai ou fake Les étudiants de Sciences Po qui n'utilisent pas l'écriture inclusive sont-ils pénalisés ?

Deux députés affirment que, dans cette grande école, l'écriture inclusive est exigée dans les copies et que les élèves qui ne respectent pas cette consigne sont pénalisés. Les étudiants, les enseignants, comme l'institution démentent ces accusations.

Article rédigé par
Margaux Queffelec - Benoît Zagdoun
France Télévisions
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Temps de lecture : 4 min.
Le logo de Sciences Po au-dessus de la porte d'entrée du bâtiment principal, le 18 avril 2018 à Paris. (BERTRAND GUAY / AFP)

Haro sur l'écriture inclusive. Une soixantaine de députés, de la majorité LREM et de l'opposition LR principalement, en réclament l'interdiction. La proposition de loi qu'ils soutiennent et qui a été transmise à l'Assemblée nationale mercredi 17 février, appelle à bannir l'écriture inclusive "dans les documents administratifs" et pour les "organismes et personnes chargés d'une mission de service public".

En guise d'argument, la députée LR du Doubs et vice-présidente de l'Assemblée, Annie Genevard, a porté une grave accusation à l'encontre de l'une des grandes écoles françaises les plus réputées. "On sait qu'aujourd'hui à Sciences Po, une copie qui n'est pas rendue en langue inclusive est pénalisée, c'est insupportable", a affirmé l'élue, invitée des "Grandes Gueules" jeudi sur RMC. La parlementaire dit-elle seulement vrai ? Et de quelles preuves dispose-t-elle ?

Contactée par franceinfo, la députée explique avoir repris les propos de son collègue François Jolivet, auteur de la proposition de loi. Face à Pascal Praud, jeudi sur CNews, le député LREM de l'Indre avait asséné : "Quand vous avez des élèves ou des étudiants qui vous disent qu'une copie qui n'est pas écrite en écriture inclusive n'est pas corrigée, ça, c'est scandaleux." Et d'insister : "Quand vous avez des écoles très célèbres, qui forment les futurs dirigeants de l'Etat français, qui exigent l'écriture inclusive dans les copies, Sciences Po pour ne pas la citer, je ne comprends pas."

Un "ressenti" et aucune "preuve formelle"

D'où François Jolivet tient-il ses informations ? Son entourage explique à franceinfo que le député s'est entretenu en visioconférence avec une quinzaine d'étudiants, scolarisés pour certains à Sciences Po, qui lui avaient envoyé leurs témoignages. "On nous a parlé peut-être une ou deux fois de copies" et surtout de "mails" reconnaît l'entourage du parlementaire. Ces étudiants "avaient le sentiment que les mails et que la communication en écriture inclusive était plus source de résultats".

L'entourage de l'élu, pour qui le phénomène est certes "minoritaire" mais "rampant", confesse que "c'est du ressenti" qu'il "n'a pas de copie entre les mains qui n'a pas été corrigée" et qu'il lui "est aussi impossible de vérifier une notation". Annie Genevard juge qu'elle n'a "pas lieu de douter du témoignage" de son collègue. "Pourquoi est-ce qu'il aurait inventé ça ?" interroge-t-elle. François Jolivet a reconnu dans un tweet qu'il ne pouvait "pas apporter de preuves formelles", mais assuré que "plusieurs entretiens réalisés avec des étudiants corroborent effectivement ces propos".

Etudiants, enseignants et école démentent

Ecriture inclusive exigée ? Copie non corrigée en cas de non-respect de la consigne ? Qu'ils soient de gauche comme de droite, aucun des syndicats étudiants de Sciences Po contactés par franceinfo, n'a eu vent de telles pratiques.

"Il n'y a absolument aucune consigne des enseignants ou de la direction, en tout cas, nous n'en avons jamais eu connaissance", assure Thomas Le Corre, président de l'Unef Sciences Po. "A notre connaissance, les copies rendues qui ne sont pas en écriture inclusive ne sont pas pénalisées", abonde Quentin Coton, représentant de l'UNI Sciences Po. En revanche, "des étudiants et étudiantes ont déjà reçu des remarques négatives pour avoir utilisé l'écriture inclusive", renchérit Elise Rouger, élue suppléante Solidaires étudiant-e-s au conseil de la vie étudiante de Sciences Po, qui dénonce "un non-sujet".

"Il peut arriver que certains étudiants l'utilisent pour leurs rendus, quand ils sont engagés sur la question, expose Thomas Le Corre, de l'Unef. Avec certains enseignants explicitement engagés, sur des sujets particuliers, on peut être tenté de l'utiliser, mais ce n'est pas pour autant que les enseignants incitent ou sanctionnent."

Les enseignants, eux aussi, assurent ne pas exiger de leurs élèves des copies en écriture inclusive et ne pas tenir compte de ce critère dans la notation. "J'ai déjà coordonné des corrections de copies et je vous confirme que ça n'a jamais fait partie des critères communiqués aux correcteurs ou correctrices", assure Amandine Le Bellec, doctorante à Sciences Po, qui travaille sur les questions de genre. Sur Twitter, de nombreux enseignants ont opposé un démenti aux déclarations d'Annie Genevard. Parfois, avec humour.

Sciences Po aussi "dément cette information". "Il n'y a pas de règlementation en ce sens. Le règlement de la vie étudiante n'en fait pas mention", assure l'institution.

Un guide sorti de son contexte

La députée Annie Genevard a surenchéri, en produisant sur Twitter un communiqué de presse de l'école datant de septembre 2017 et mentionnant "la mise en œuvre d'une charte pour une communication non-sexiste et d'un guide pour une écriture inclusive destiné au personnel administratif".

"C'est un guide, pas un règlement, rétorque Sciences Po. Ce guide est destiné au personnel, pas aux étudiants. Ce sont des recommandations qui concernent la communication institutionnelle, si jamais un salarié décidait d'utiliser l'écriture inclusive."

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