Ecole inclusive : des accompagnants d'enfants en situation de handicap racontent leur quotidien chaotique

Le gouvernement a annoncé, à la mi-septembre, la création de 4 000 postes pour accompagner les enfants en situation de handicap. Insuffisant pour les AESH contactés par franceinfo, qui racontent les difficultés auxquelles ils sont confrontés.

Un accompagnant des élèves en situation de handicap (AESH) avec un enfant d\'une classe Ulis, dans un collège de Lyon, le 1er juin 2020.
Un accompagnant des élèves en situation de handicap (AESH) avec un enfant d'une classe Ulis, dans un collège de Lyon, le 1er juin 2020. (ANTOINE MERLET / HANS LUCAS)

C’est une des priorités du quinquennat et le principal objectif du ministre de l’Education nationale. Jean-Michel Blanquer a dressé un bilan 2019 "encourageant" de l'école inclusive avec 34 500 enfants en situation de handicap scolarisés et environ 90 000 accompagnants des élèves en situation de handicap (AESH). Présentés comme "un acteur essentiel de la pleine réussite de l’école inclusive" par le ministère de l'Education nationale, les AESH vont être renforcés sur le terrain avec la création de 4 000 postes pour la rentrée prochaine, venant s’ajouter aux 8 000 postes promis pour cette rentrée. 

Mais sur le terrain, la réalité est tout autre. Anne, Stéphanie, Jessica et Ghislaine, tous AESH, décrivent à franceinfo un quotidien dégradé depuis la mise en place des pôles inclusifs d'accompagnement localisés (Pial) en 2018. L'amour de leur métier a de plus en plus de mal à masquer la précarité et le manque de reconnaissance dont elles souffrent.

Anne : "L’urgence est de nous sortir de la pauvreté"

"Le gouvernement fait de belles annonces, mais c'est à nouveau 4 000 emplois précaires de plus, peste Anne, AESH depuis 2006, face aux annonces du ministère. Et pendant ce temps, nous nous enfonçons dans une misère financière." La récente mise en place des CDI, au bout de deux contrats de trois ans, ne change rien à leur situation, estime cette mère célibataire de 51 ans. Car elle, comme ses collègues en CDI, restent vacataires, sans "jamais accéder à la titularisation". "Et l’évolution salariale reste faible tout au long de notre carrière, souffle-t-elle. Je gagne, pour un accompagnement de 26 heures par semaine, 830 euros net par mois au bout de quatorze ans de carrière." Selon le ministère de l’Education nationale, le salaire moyen mensuel est de 946 euros brut pour un contrat de 24 heures par semaine.

L’urgence n’est pas d’embaucher, mais de revaloriser les salaires et d’augmenter nos heures de contrat pour nous sortir de la pauvreté.Anne, AESHà franceinfo

Pour subvenir à ses besoins ainsi qu'à ceux de sa fille de 17 ans, Anne travaille également dans un centre communal d’action sociale (CCAS). Mais avec le confinement, son contrat s’est arrêté sans possibilité de bénéficier du chômage partiel. "Du jour au lendemain, j’ai perdu 400 euros de salaire soit un tiers de mes revenus mensuels, détaille-t-elle. Je suis dans le rouge avant même d’avoir acheté l’alimentaire. Mais je ne me plains pas, j’ai des collègues qui travaillent le jour à l’école et la nuit en intérim."

Anne précise que la direction des ressources humaines réfléchit à la mise en place du "multi-employeur", en leur faisant faire du périscolaire ou de la surveillance de cantine. "Je l’ai fait un temps : commencer à 7h30 et finir à 18h30 sans pause le midi, c’est éreintant, fulmine-t-elle. Et puis au tarif AESH, non merci !" "Nous ne sommes pas des couteaux suisses que l’on peut exploiter sans fin. Nous voulons gagner notre vie avec notre métier", se désole-t-elle. Cette mère confie d'ailleurs que sa fille lui a récemment assuré qu’elle ne ferait jamais son travail : "On reste pauvre toute sa vie à faire de l’humain", m'a-t-elle dit. 

"Battante", Anne glisse pourtant qu'elle se pose chaque été la question de continuer ou non. "Mais j’aime ce que je fais et puis, à mon âge, qu'est-ce que je vaux sur le marché du travail ?" souffle-t-elle.

Stéphanie : "Nous sommes les grands oubliés du protocole sanitaire"

Respecter un mètre de distance avec l’élève, ne pas le toucher pour l’aider à s’habiller, l’empêcher de mettre ses doigts sur l’ordinateur… Ces contraintes sanitaires sont exigées par l'Education nationale en cette période de pandémie de Covid-19. Mais elles sont presque impossibles à respecter, selon Stéphanie, AESH depuis quatorze ans.

Nous avons besoin d’être près de nos élèves, de reformuler constamment, et le masque complique la lecture à voix basse. Il cache également les expressions du visage qui sont importantes pour les enfants autistes, par exemple.Stéphanieà franceinfo

Cette syndicaliste Sud Education et membre du collectif AESH 59-62 regrette qu'aucun professionnel n'ait été interrogé sur ces contraintes. "Nous sommes les grands oubliés du protocole sanitaire. Quand j’ai soulevé le fait que nous sommes à 30-40 centimètres de l’élève, la direction m’a répondu : 'Vous aurez du gel hydroalcoolique.' J’ai constamment les mains dedans depuis la rentrée." Dans le protocole de six pages de l'Education nationale, il est seulement évoqué "qu'une attention particulière doit être apportée aux élèves en situation de handicap pour leur permettre, en fonction de leur âge, de réaliser les gestes barrières".

Stéphanie pointe du doigt également l'absence de prise en compte des AESH dans les dotations de masques. "Dans mon collège, nous les avons seulement depuis quinze jours parce que nous avons eu l'autorisation de redistribuer en interne les lots fournis au corps enseignant à la rentrée. Mais j’ai des collègues, dans d'autres établissements, qui n’en ont toujours pas."

Quant aux masques dits "inclusifs", qui disposent d'une partie transparente pour voir la bouche, Sophie Cluzel, la secrétaire d'Etat chargée des Personnes handicapées, a indiqué début septembre qu'une commande de plusieurs milliers de masques avait été effectuée afin de fournir les professeurs dans un premier temps. En attendant qu'ils arrivent, d'ici à la fin de l'année espère Stéphanie, elle en a fabriqué elle-même pour sa collègue qui accompagne une élève malentendante, laquelle a besoin de lire sur les lèvres.

"C’est désolant d'en arriver là, soupire-t-elle. Depuis la mise en place des Pial, chaque jour je pense à partir, comme trois autres de mes huit collègues. Nous ne sommes plus dans la bienveillance mais dans l’ubérisation du métier, il faut du résultat au détriment des enfants, à notre détriment."

Jessica : "Ces changements d’affectation sont inhumains"

Du jour au lendemain, Jessica, AESH depuis huit ans, a été mutée sans explication d’un collège à une école primaire, après cinq semaines de cours. "Impossible d’entrer en contact avec la direction du Pial pour en savoir plus. J’ai juste eu l’adresse de mon nouvel établissement, mais aucune information sur l’équipe ni sur l’enfant que j’allais accompagner", déplore cette femme de 37 ans. Avec ses quatre autres collègues, également mutés, ils ont pris ce changement d’affectation "comme une punition". Certes, ces mutations sont inhérentes à leur contrat et ils les acceptent. "Mais leur façon de faire est inhumaine", lâche-t-elle, encore émue par cette expérience. 

"J’ai à peine eu le temps d’avertir les quatre adolescents que je suivais. J’ai vu les larmes dans leurs yeux, ça m’a bouleversé. Ils pensaient que je les abandonnais" raconte, la voix serrée, Jessica. A Calais, ces mutations de "dernière minute" sont nombreuses en cette rentrée, rapporte La Voix du Nord (article payant) poussant les accompagnants à manifester devant leur Pial jeudi 1er octobre. "Ces changements touchent tout le monde, le personnel enseignant, les familles et les enfants qui nous ont donné leur confiance, qui ont exposé leurs difficultés", précise l'AESH, affectée par "la déconsidération" et "le mépris" avec lsequels elles et ses collègues sont traités.  

Nous savions que nous étions la 5e roue du carrosse, mais depuis la mise en place des Pial, c’est devenu une gestion du quota sans prendre l’humain en considération.Jessica, AESHà franceinfo

Ces changements ont aussi des conséquences sur les vies privées des accompagnants. "Contrairement à ses engagements, la direction du Pial n'a pas tenu compte de notre deuxième emploi, déplore cette mère de famille qui avait calé son deuxième emploi du temps en fonction de ses horaires au collège et de ceux de la crèche où est accueillie sa fille de 10 mois. "Dorénavant je rentre tous les soirs entre 19 heures et 20 heures alors que j’avais prévu de rentrer quotidiennement vers 17 heures pour être avec ma fille." 

De son côté, l'Education nationale affirme, sur son site, que la mise en place des pôles inclusifs d'accompagnement localisés (Pial) est l'occasion de poser "les fondements d'une gestion pérenne et valorisante des AESH", en améliorant notamment "leur gestion administrative et les conditions d'exercice de leur métier". Mais pour Jessica, ce n'est pas le cas. "C’est tellement arbitraire et irrationnel, ces mutations, qu’on se dit que cela peut recommencer n’importe quand. Je ne suis plus sereine, ils ont cassé une dynamique."

Ghislaine : "Baisser les heures d’accompagnement d’un enfant ne le prépare pas à l’autonomie"

Ghislaine a un contrat de 24 heures, soit le maximum d'heures possible en primaire, pour accompagner un enfant autiste scolarisé en CE1. Mais son quotidien a été bouleversé la semaine dernière. "J’ai appris le samedi pour le lundi que je n’avais plus que 15 heures avec lui et que j’accompagnerai une autre enfant souffrant de dyslexie avec les 9 heures restantes. Tout ceci sans plus d’explication", relate cette AESH à un an de la retraite. La mise en place des Pial permet de mutualiser les heures d'un ou une AESH sur plusieurs accompagnements et apporte ainsi "plus de réactivité et plus de flexibilité dans l’organisation de l’accompagnement humain" rappelle l'Education nationale sur son site.   

Une "flexibilité" qui a un coût. Depuis, Ghislaine court d'une salle à l'autre avec le sentiment d'être un "pion que l'on déplace d'une case à une autre". "Ça devient compliqué de bien suivre mon élève autiste quand il quitte sa classe Ulis, qui est un petit cocon avec 13 élèves ayant tous des difficultés, pour aller en inclusion dans une classe classique. Alors que c'est un moment délicat pour lui", déplore Ghislaine. 

Auparavant, avec les 24 heures d'accompagnement, elle avait réussi à caler de bonnes bases de travail avec son élève autiste. "Mais depuis le passage à 15 heures, il est plus dissipé, il a davantage de mal à se concentrer et je dois constamment le ramener à son travail", constate-t-elle.

Quand elle a demandé des explications sur ce changement à la direction du Pial, elle affirme qu'on lui a répondu : "Le but de ces réductions d'heures est de rendre autonome l'enfant." "Mais là, il n'est pas prêt ! se désole-t-elle. Multiplier les accompagnants ou baisser les heures d’accompagnement d’un enfant en situation de handicap ne le prépare pas à l’autonomie. Cela n'aide pas non plus à instaurer une confiance avec les enfants que nous accompagnons."