#JeNeSuisPasUneSalope : "Les remarques sexistes, c'est tout le temps dans ce milieu", dénoncent des femmes journalistes de sport

Des dizaines de femmes travaillant dans des médias sportifs se sont confiées sur les réseaux sociaux après la diffusion du documentaire "Je ne suis pas une salope, je suis journaliste". Plusieurs d'entre elles nous racontent ce qu'elles ont vécu.

Article rédigé par
Fabien Jannic-Cherbonnel - franceinfo
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
Une caméraman durant un match du championnat de football espagnol, à Madrid, le 23 février 2020. (GABRIEL BOUYS / AFP)

"Ça a été une claque pour beaucoup d’entre nous, ce documentaire." Louise*, journaliste de sport, a compris qu'elle n'était pas la seule à avoir été victime de sexisme lors du visionnage de Je ne suis pas une salope, je suis journaliste. "Main aux fesses", remarques sur le physique, agressions... Depuis la diffusion du documentaire, coréalisé par la journaliste Marie Portolano, sur Canal +, dimanche 21 mars, de nombreuses femmes ont pris la parole sur les réseaux sociaux, notamment à travers le hashtag #JeNeSuisPasUneSalope, pour dénoncer les actes, les paroles et les attitudes sexistes qui les ont visées durant leur carrière. 

"Le pire, c'était il y a quelques années, quand un confrère, que je ne connaissais pas plus que ça, s'est retrouvé à cheval sur moi", confie à franceinfo Pauline Pioche, journaliste à RMC Sport. "Cela avait fait marrer tout le monde", se souvient celle qui a partagé son expérience publiquement sur TwitterMais elle avait été obligée "de faire comprendre, avec le sourire, que ça n'était pas acceptable"

La journaliste est loin d'être la seule à avoir vécu ce genre de situation. "J’ai eu droit à la main aux fesses en plein bouclage, lorsque je travaillais à France Soir, au début des années 2000", se souvient Syanie Dalmat, aujourd'hui journaliste spécialisée dans le foot à L'Equipe. L'épisode s'est répété avec un consultant, en 2010, en Afrique du Sud.

Ambiance "profondément macho"

La plupart des journalistes contactées par franceinfo s'accordent à décrire un univers professionnel très masculin et "profondément macho". "Les remarques sexistes, c'est tout le temps, dans ce milieu", souligne, désabusée, Louise. Coiffure, vêtements, et même lunettes, tout y passe. "Tu mets du rouge à lèvre, on te compare à une salopeOn m'avait dit, la première fois que j'ai fait de l'antenne, de ne pas mettre de jupe au-dessus du genou. Mais je suis journaliste, pas mannequin."

"Quand je suis arrivée dans ma rédaction actuelle à Rennes, mon responsable, qui est un homme de presque 50 ans, m'a présentée à un club [de handball] en précisant 'C'est la nouvelle reporter, j'en ai pris une plus jeune'", se souvient Justine Barraud, en poste à TV Rennes. Un moment "gênant", pas simple à "désamorcer""Au début, pour s'intégrer en tant que femme, on surjoue le côté ambiance de vestiaire, analyse la journaliste. On ne se rend pas compte tout de suite que ça ne va pas."

"Ça nous permet d'en parler entre nous"

"Avoir des têtes d’affiches qui osent parler, ça permet de visibiliser les choses", souligne Pauline Pioche. Surtout, Je ne suis pas une salope, je suis journaliste a permis "de mettre des mots sur les choses". Le documentaire a rendu possible l'ouverture d'un dialogue entre plusieurs consœurs, parfois isolées au sein de rédactions très masculines. "Ça nous permet d'en parler entre nous", explique Pauline Pioche.

"On s'est vraiment rendu compte que ce que les journalistes racontaient dans le documentaire, on l'avait toutes vécu", s'émeut Louise. Si cette jeune professionnelle préfère s'exprimer sous couvert d'anonymat, c'est par peur "d'être blacklistée" dans un milieu qui respire "le boys club". "C'est bien qu'elles prennent la parole pour celles qui ne peuvent pas le faire", ajoute-t-elle.

Face aux propos et actes sexistes, Louise a mis fin à ses précédentes collaborations lorsqu'une opportunité s'est présentée. Elle travaille désormais "dans un cadre plus apaisé", principalement avec des femmes. Pouvoir faire remonter le problème à sa hiérarchie est aussi capital pour les victimes. "J'ai des managers qui font très attention à ça", souligne Pauline Pioche. Même chose pour Justine Barraud, dont la directrice l'a soutenue dans sa démarche de parler à franceinfo.

Création d'un collectif Femmes journalistes de sport

Le documentaire de Marie Portolano fera-t-il changer les choses dans les rédactions sportives ? "On verra", s'interroge Pauline Pioche, dubitative. "Il reste beaucoup de chemin à parcourir. Des Pierre Ménès [accusé d'agression sexuelle par Marie Portolano dans une séquence coupée au montage, mais diffusée par la suite sur la chaîne C8], il y en a dans toutes les rédacs", souffle Louise, qui estime tout de même que "la peur est en train de changer de camp". Certaines voient déjà les choses changer. "Les journalistes [masculins] de mon âge ne font pas ces réflexions", affirme Justine Barraud. 

Les femmes journalistes de sport s'organisent aussi pour faire bouger les lignes. Une tribune du collectif Femmes journalistes de sport, publiée par Le Monde le 21 mars et signée par près de 150 d'entre elles, appelait "à la fin de l'infériorisation des femmes dans les rédactions sportives". Syanie Dalmat fait partie de celles qui ont rejoint le collectif. "Je veux m'investir, aller à la rencontre des étudiants, des écoliers, transmettre, explique-t-elle. Ça n'est que comme ça qu’on fera évoluer les choses."

Annabelle Rolnin, elle aussi journaliste à L'Equipe, suggère d'aller plus loin. La vague de témoignages actuelle est l'occasion de dénoncer toutes les discriminations qui touchent ce milieu. Elle prône ainsi "plus de diversité" dans les rédactions "pour représenter la société française dans son ensemble". L'ancienne athlète, qui décrit "une ambiance de chambrage" dans le journalisme sportif, note qu'en tant que femme métisse, elle a aussi été "victime de racisme", une thématique absente du documentaire de Canal +. 

Sur Twitter, Annabelle Rolnin et sa collègue, Syanie Dalmat, ont toutes les deux souligné qu'aucune femme non-blanche n'avait été interviewée. "Je ne veux pas dénigrer le travail, je pense qu'il est exceptionnel, explique d'emblée Syanie Dalmat. Mais on est exclues d’un débat qui nous concerne. Ne pas se voir à l'écran, c'est violent, on se sent invisibles."

* Le prénom a été changé à la demande de l'intéressée.

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