Départ de Mennel Ibtissem de "The Voice" : "Parce qu'elle portait un turban mué en voile, elle a été privée de sa jeunesse"

Au cœur d'une polémique pour avoir posté des messages complotistes après les attentats de 2016, la chanteuse a annoncé son retrait de l'émission "The Voice". 

La chanteuse Mennel Ibtissem dans l\'émission \"The Voice\" de TF1, diffusée le 3 février 2018.
La chanteuse Mennel Ibtissem dans l'émission "The Voice" de TF1, diffusée le 3 février 2018. (TF1)

Son passage dans le télé-crochet "The Voice" aurait pu rester un banal moment de musique. Sur le plateau de l'émission de TF1, samedi 3 février, Mennel Ibtissem a interprété en arabe et en français le célèbre Hallelujah de Léonard Cohen, sous les ovations du public. Mais, très vite, la chanteuse originaire de Besançon (Doubs) a fait l'objet d'une polémique pour avoir posté des messages complotistes sur les attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray.

>> De ses messages sur les attentats à son départ de "The Voice", la polémique sur Mennel Ibtissem en six actes

Relayées sur les réseaux sociaux, ces publications ont provoqué un flot de réactions, certains l'accusant de faire l'apologie du terrorisme. La chanteuse a présenté ses excuses sur Facebook puis a finalement choisi de se retirer de l'émission. Pourquoi Mennel Ibtissem a-t-elle fait l'objet de tels débats ? Comment expliquer les ressorts de cette "polémique" ? Franceinfo a interrogé Nacira Guénif, sociologue et vice-présidente de l’Institut des cultures d’islam.

Franceinfo : Pourquoi le passage de Mennel Ibtissem dans "The Voice" a-t-il suscité autant de réactions ?

Nacira Guénif : Je pense que certaines personnes n'ont pas accepté que cette jeune femme, à "l'apparence suspecte" selon eux, accède à la gloire et soit donc distinguée. Dans un premier temps, Mennel Ibtissem a rempli le contrat que la production et la télévision attendaient d'elle. Elle avait une voix impressionnante, elle avait les critères d'une supposée "diversité" telle que voulaient l'afficher les producteurs de l'émission. Tant qu'elle chantait, son turban était glamour, symbolisait une vision fantasmée et exotique de l'Orient. Le lien qu'il pouvait avoir avec l'islam était minimisé.

Dès que ses anciens messages ont été exhumés, l'extrême droite s'est jetée sur elle pour prouver par tous les moyens qu'elle était déloyale et n'avait plus sa place. Elle a été déclarée coupable d'avoir une mauvaise influence pour l'émission, alors que "The Voice" n'est quand même pas un ministère ni le Collège de France... Au lieu de s'interroger sur le sens et le contexte de ses propos, elle a été humiliée publiquement. Mennel Ibtissem est redevenue "voilée" dès que ses propos ont été décortiqués.

Avant Mennel Ibtissem, d'autres artistes français ont déjà relayé des théories du complot...

Depuis les attentats du 11-Septembre, beaucoup de personnalités ont donné leurs opinions, plus ou moins complotistes, sur divers événements. L'actrice Marion Cotillard a tenu des propos très limites sur l'attaque du World Trade Center et, que je sache, tout le monde a fait part d’une mansuétude en disant qu’elle était juste sous influence. Elle n’a été évincée d’aucune agence, n’a pas été obligée d’arrêter sa carrière.

Mais Marion Cotillard, comme d'autres, est perçue comme légitime, car blanche. Je rappelle que "blanc" n'est pas une couleur de peau mais un statut politique qui, inscrit dans l’héritage de l’ordre colonial et impérial encore actif, octroie des privilèges au groupe identifié comme dominant et légitime. Mennel Ibtissem ne fait pas partie de ce groupe. Elle a, d'une part, eu le malheur d'écrire des tweets sur les sujets épidermiques du moment; les attentats et l'islam. Et en même temps, tous les critères qui lui ont valu d'apparaître dans cette émission ont été retournés contre elle : femme, musulmane, portant un turban et chantant en arabe. Par ces caractéristiques, on lui a immédiatement attribué une posture suspecte en soi. 

Aujourd'hui, les jeunes d'ascendance migrante et coloniale sont les objets permanents de procès en déloyauté.Nacira Guénifà franceinfo

Ce que Mennel vient de vivre rejoint ce que subissent tous les jours les personnes vivant en banlieue. Certaines subissent des contrôles de police systématiques parce qu'on les trouve suspectes à cause de leur couleur de peau, de leur religion.

Comment comprendre cette "archéologie numérique" envers certaines personnes ?

Cette façon qu'ont certains de fouiller systématiquement dans les vies numériques d'autres est assez symptomatique. Cela montre quelque part que l'on n'a pas compris l'intention des réseaux sociaux. Facebook, Twitter, ont été créés, en apparence, pour permettre l’expressivité totale, fut-elle excessive. Je suis sûre que lorsque Mennel Ibtissem a écrit ces messages, il y a deux ans, elle pensait sans doute s'adresser à son cercle privé, et ne pensait pas qu'ils seraient étalés au grand jour. 

Car ce genre de messages complotistes, douteux, il y en a tout le temps et écrits par tout le monde... ce n'est que lorsque leurs auteurs suscitent de l'intérêt que ces messages deviennent matière à commentaire. Tout le monde s'émeut, les partage, les commente, parfois même sans les avoir lus... dans ce cas, ceux qui voulaient punir Mennel Ibtissem ont fait ces recherches pour prouver qu'elle était déloyales et qu'il fallait les dénoncer. C'est une méthode d'intimidation classique. Il y a dix ans ou quinze ans, on le faisait par les livres. On pouvait s’en prendre à tel ou tel et le dénoncer par ce qu'il avait pu faire. La différence aujourd'hui c'est que tout le monde s'autorise à s'exprimer sur tout et que tout le monde peut le voir.

Pour quelles raisons Mennel Ibtissem a-t-elle été visée ?

Les personnes qui l'ont visée s'érigent en défenseurs d'"une laïcité menacée", d'une République en danger, ou en défenseurs des femmes. En réalité, ils ne défendent que celles qui ne dérangent pas leurs privilèges de classe, de sexe, de membres du groupe dominant. Dans ces messages, Mennel a mis en cause le gouvernement, ce que des tas de personnes font tous les jours. Mais comme elle portait un turban, mué en voile, ce qu'elle a dit se justifiait parce qu’elle était musulmane et non pas parce qu’elle était jeune et horrifiée. C'est cette manière d’utiliser un stigmate pour juger de la valeur de la personne que l'on observe de plus en plus.

Quelque part, Mennel a été privée de sa jeunesse, on ne l'a pas laissée être inconséquente, réagir avec émotivité alors que c’est un classique chez les adolescents.Nacira Guénifà franceinfo

Justement, comment expliquer cette abondance de messages complotistes ?

C'est le propre des réseaux sociaux que d'offrir l'illusion d'une totale liberté d'expression et d'une convivialité alors que la structure de ce média soumet ses usagers à une totale transparence. Certains en jouent alors que d'autres semblent ignorer qu'ils sont complètement exposés. Cette jeune artiste ne fait pas exception en se soumettant à ce mode de communication ambigüe.

Plusieurs médias étrangers se sont interrogés sur cette "polémique", parlant d'un "problème français"...

En France, personne n’est capable de dire que l’identité française est déterminée par sa conception d’un universalisme qui nie sa dimension raciale et la hiérarchie qui continue d’en découler : les blancs sont le groupe légitime, les autres doivent faire la démonstration de leur loyauté pour prétendre être cooptés.

Les personnes qui s'en sont pris à Mennel prétendaient défendre les valeurs de l'universalisme contre toutes celles et ceux qui le mettraient en danger. Or, cette posture est spécieuse dès lors qu’elle est le propre d’acteurs qui abusent de leur pouvoir et de leur surface d’influence et de nuisance médiatique pour disqualifier une jeunesse accusée de tous les maux parce qu’elle exprime des différences d’appartenance et d’opinion, fut-elle maladroite voire stupide.