Reportage Robinets à sec, bouteilles pour se doucher... En Guadeloupe, les habitants à bout face aux coupures incessantes d'eau courante

Des habitants de Mare Gaillard racontent à franceinfo leur lassitude face à ce phénomène qui plombe le quotidien des Guadeloupéens depuis des années. Les collectivités locales, en charge de la gestion, sont pointées du doigt.

Article rédigé par
Envoyé spécial en Guadeloupe - Fabien Magnenou
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.

"Il faut être patient, mais ça nous gonfle." Ce vendredi 26 novembre est un jour comme tant d'autres à Mare Gaillard, commune du Gosier, en Guadeloupe. Une coupure d'eau, la troisième de la semaine, a de nouveau asséché les robinets. "Il y a parfois des communiqués à la radio pour nous prévenir, mais pas toujours", explique Marie, gérante d'un petit établissement en bord de route. Elle s'affaire autour d'un gril, où elle s'apprête à préparer de la viande. Mieux vaut "préparer le minimum aujourd'hui", dit-elle, même si elle peut encore se "débrouiller avec son stock de bouteilles" d'eau minérale.

La veille, le robinet a donné des premiers signes de faiblesse vers midi, avant de rester muet quelques heures plus tard. Pharmacie, boulangerie... Tout le monde est logé à la même enseigne. La faute, notamment, à des canalisations obsolètes qui n'ont pas été rénovées depuis des dizaines d'années. Les habitants rencontrés par franceinfo oscillent entre amertume et résignation, car la situation émaille le quotidien des Guadeloupéens depuis des lustres. Dans sa plateforme de 32 revendications, et même si personne n'y croit plus, le collectif d'organisations guadeloupéennes réclame d'ailleurs "un plan d'urgence pour l'eau" et "un accès permanent de tous à une eau potable".

Les coupures d'eau peuvent durer six ou douze heures, lors des tours, ou même un ou plusieurs jours.  (FABIEN MAGNENOU / FRANCEINFO)

Les habitants doivent se tenir informés des "tours d'eau", un calendrier des coupures programmées secteur par secteur, selon une rotation permettant de ménager l'approvisionnement des foyers. Mais parfois, les Guadeloupéens découvrent au dernier moment la mauvaise nouvelle. La Banque mondiale a d'ailleurs placé le réseau guadeloupéen dans la catégorie "D", la plus mauvaise, jugeant "impératifs et prioritaires" des programmes de réduction des fuites. Celles-ci ont atteint des proportions inimaginables : le taux de perte a été estimé autour de 64% dans un rapport de 2018, ce qui explique la nécessité des rotations.

"Obligés de se laver avec une bouteille d'eau"

Claire doit composer comme tout le monde avec ces épuisantes coupures d'eau. "Ce matin, pour me rafraîchir, j'ai dû aller me baigner à la plage des Salines. Vous voyez, mon jean est encore mouillé", explique la femme de ménage de 64 ans. Sa maison est située quelques mètres en contrebas de la rue principale, où les vestiges des barricades jonchent encore le bitume. "Le carrelage est tout noir, mais je ne peux pas rester dans la saleté ! Je dois vider une bouteille minérale dans un seau pour passer la serpillère."

"Le plus compliqué, lors des coupures d'eau, ce sont les toilettes. Et quand on part tôt pour aller travailler, on est obligé de se laver avec une bouteille d'eau. Ce n'est pas normal, ça !"

Claire, habitante de Mare Gaillard

à franceinfo

La cocotte-minute mijote à petit feu, et le riz est déjà cuit. Mais il a fallu puiser, encore une fois, dans des réserves qui semblent s'évaporer. "J'achète toujours en quantité : dix packs d'eau environ toutes les trois semaines. C'est mon fils, qui travaille au Moule, qui me les rapporte". Et quand le robinet fonctionne, c'est une "eau blanche" qui s'écoule. Claire dispose aussi d'une citerne, que sa fille lui a donnée avant de déménager. En attendant d'être raccordée, elle occupe un coin de la terrasse...

D'autres habitants de Mare Gaillard ont improvisé eux-mêmes leur "réserve". C'est le cas d'Olivier Negrit, qui écaille le poisson pêché par un ami, un chapeau de paille sur la tête. Pour se laver, comme à chaque coupure, il a plongé un petit seau rose dans une poubelle jaune pleine à déborder, qu'il avait rempli d'eau "en prévision". Même si les "tours d'eau", dispositif initalement prévu de façon temporaire, ont été officiellement instaurées en 2017, les aînés du village ont toujours vécu avec cet aléa. "De toute façon, tout est toujours compliqué en Guadeloupe. Absolument tout."

Olivier Negrit a transformé sa poubelle en réserve d'eau, afin de faire tampon lors des coupures d'eau. (FABIEN MAGNENOU / FRANCEINFO)

Mais ces techniques comportent parfois des risques. L'un des clients de Marie, Luigi, s'est fait la promesse de ne plus jamais se doucher avec de "l'eau-citerne", comme il dit. "Une fois, je me suis lavé avec de l'eau stagnante à Sainte-Anne. J'ai eu de la fièvre pendant deux jours et le médecin a dû me prescrire des médicaments." Selon cet habitant, certains ont donc pris l'habitude de laisser leurs réserves au soleil, afin de laisser "les ultraviolets faire le ménage".

"Ça me fait péter un câble tous les jours"

En toute logique, les manifestants rencontrés sur les barrages de l'île citent ces coupures d'eau comme l'une des premières causes de leur mécontentement. Par le passé, d'ailleurs, des habitants du Gosier avaient déjà érigé des barricades pour exprimer leur lassitude. "On est en Guadeloupe, République française ! Toute cette tuyauterie qui n'a pas été rénovée, ça me fait péter un câble tous les jours", tempête Marie-Pierre Coper, artiste connue sous le nom de Sista Tchad. "On répète depuis vingt ans qu'on a des difficultés à s'approvisionner en eau, en quantité et en qualité."

>> "Envoyé Spécial" - Guadeloupe : l'eau au compte-gouttes

Cette femme s'empare d'un pack de petites bouteilles d'eau. "Regardez, c'est tout ce que j'ai réussi à acheter hier. J'ai un petit qui boit du lait et je ne peux même pas lui faire proprement un bon biberon", s'écrie-t-elle, excédée par la situation. "Là c'est pareil, j'ai fait mon poisson hier, ça amène les mouches, c'est dégueu !", poursuit-elle en montrant une marmite. Tour à tour, Marie-Pierre Coper dénonce également "les écoles qui doivent fermer", à chaque coupure, les "mamies dans la merde et qui quémandent parfois un peu d'eau", les difficultés pour faire son ménage... Des difficultés d'autant plus vives pendant l'épidémie de Covid-19.

“Il n'y a pas de travail, pas d'argent et la vie est chère en Guadeloupe”, explique-t-elle, en montrant un courrier de relance pour une facture de 320 euros. “J'ai écrit à la région, mais je n'ai pas encore de réponse. Ce n'est même pas ce qu'on consomme, ça prend en compte toutes les réparations !" Le dossier de l'eau, dont la gestion est assurée par les collectivités locales, est explosif. Au pied du muret de la maison, quelques grenades lacrymogènes entassées témoignent des dernières nuits de heurts entre forces de l'ordre et manifestants présents sur les barrages.

"On en a ras-le-cul ! Et quand on se réveille, on se révolte, on nous envoie le Raid et le GIGN, au lieu d'envoyer des gens pour faire de la médiation."

Marie-Pierre Coper, habitante de Mare Gaillard

à franceinfo

En juin 2019, la secrétaire d'Etat à la Transition écologique, Emmanuelle Wargon, avait visité plusieurs chantiers de réhabilitation avec l'objectif affiché de "supprimer au plus vite les tours d'eau". Mais elle avait surtout renvoyé les "collectivités" à leurs responsabilités. Quelques mois plus tard, Emmanuel Macron assurait dans un communiqué que l'Etat soutenait "la mobilisation des élus de Guadeloupe (...), et notamment les travaux d'urgence pour la suppression des tours d'eau et la création d'un syndicat unique en 2020". Ce dernier, le SMGEAG, a été mis sur pied le 1er septembre, en relais des anciennes régies locales. Mais la patience a ses limites. "La Guadeloupe est en ébullition, fulmine Marie-Pierre Coper, mais ces histoires de pass sanitaire, c'est juste la goutte d'eau qui a fait déborder le vase."

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