Cinq questions sur une autonomie de la Guadeloupe, évoquée par le gouvernement pour calmer la contestation

Dans une longue allocution télévisée, le ministre des Outre-mer, Sébastien Lecornu, a a proposé d'ouvrir le débat sur l'autonomie de ce département, s'attirant les foudres d'une partie de l'opposition.

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Des véhicules calcinés sur un rond-point de Montebello à Petit-Bourg, en Guadeloupe, le 23 novembre 2021. (CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP)

Attention, terrain miné. Afin de tenter de calmer les tensions en Guadeloupe, le gouvernement s'est dit "prêt", vendredi 26 novembre, à parler de l'autonomie de ce département, secoué comme la Martinique par une explosion sociale née d'un mouvement contre l'obligation vaccinale pour les soignants. Une proposition qui a instantanément provoqué la controverse dans l'Hexagone, l'opposition de droite dénonçant samedi un recul ou un lâchage de l'exécutif. Franceinfo résume la situation.

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Qu'a annoncé le gouvernement ?

Dans une allocution télévisée de plus d'un quart d'heure en direction des Guadeloupéens, le ministre des Outre-mer, Sébastien Lecornu, a annoncé la création de "1 000 emplois aidés pour les jeunes" en Guadeloupe, département où 34,5% de la population vit sous le seuil de pauvreté national, avec un fort taux de chômage (19%), notamment chez les jeunes (35% en 2020 contre une moyenne nationale de 20%).

C'est à la fin de son intervention que le ministre a affirmé que le gouvernement était "prêt" à évoquer la question d'une autonomie accrue de l'archipel. Lors des réunions de ces derniers jours, "certains élus ont posé la question en creux de l'autonomie", a expliqué le ministre. "D'après eux, la Guadeloupe pourrait mieux se gérer d'elle-même. Ils souhaitent moins d'égalité avec l'Hexagone, plus de liberté de décision par les décideurs locaux. Le gouvernement est prêt à en parler, il n'y a pas de mauvais débats, à partir du moment où ces débats servent à résoudre les vrais problèmes du quotidien des Guadeloupéens."

Dans quel contexte intervient cette déclaration ?

Ce changement de position de la part de l'exécutif intervient à un moment où le département français est le théâtre d'un violent mouvement de contestation. Une partie de la population s'oppose vivement à l'obligation vaccinale des soignants, que le gouvernement a repoussée en urgence au 31 décembre aux Antilles, ainsi qu'à l'instauration du pass sanitaire contre le Covid-19. Mais la colère s'est rapidement étendue à d'autres thématiques, comme celle du sentiment de déclassement lié à une situation économique difficile, ou d'un manque de reconnaissance par Paris des spécificités locales.

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Malgré la mise en place d'un couvre-feu, plusieurs policiers ont été de nouveau la cible de tirs à balles réelles et au plomb sans être blessés dans la nuit de vendredi à samedi en Martinique et en Guadeloupe, où de nombreux barrages routiers ont été installés. Vendredi, le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, a affirmé qu'il y avait eu quelque "150 interpellations depuis le début de cette situation en Guadeloupe et en Martinique".

A quoi pourrait ressembler cette "autonomie" en Guadeloupe ?

Sébastien Lecornu a bien pris soin de ne pas évoquer la question de l'autonomie de la Martinique, qui est une collectivité territoriale unique depuis le 1er janvier 2016. La Guadeloupe est en revanche à la fois un département et une région d'outre-mer, deux statuts qui se superposent, ce qui peut complexifier les relations avec Paris.

Interrogé par le Journal du dimanche, le ministre évoque pour la Guadeloupe le modèle de la Polynésie française. Cette collectivité française du sud de l'océan Pacifique possède une large autonomie, conformément à l'article 74 de la Constitution. Le gouvernement local y est encadré par une Assemblée territoriale. Ses institutions sont compétentes dans toutes les matières (notamment la gestion sanitaire, la protection sociale ou le développement économique), sauf celles expressément attribuées à l'Etat. La Polynésie peut également définir ses propres règles dans la plupart des domaines, y compris ceux qui, dans l'Hexagone, relèvent du législateur, sous réserve du respect des principes généraux du droit et de la Constitution.

L'Etat, représenté par un haut-commissaire de la République basé à Papeete, la capitale, conserve certaines missions régaliennes, comme la défense, la sécurité, la justice, et la monnaie.

"Il faut poser la question et la poser avec prudence", a analysé au micro de franceinfo Victorin Lurel, sénateur PS de Guadeloupe. "Il y a deux formes d'autonomie : soit l'autonomie générale un peu comme pour la Polynésie, soit simplement la gouvernance du système sanitaire comme certains le demandent", a expliqué l'ancien ministre des Outre-mer de François Hollande entre 2012 et 2014. "Il est clair que la question de la démocratie sanitaire se pose, mais si on veut véritablement faire de l'autonomie, il faut changer la Constitution."

Ce débat sur l'autonomie est-il nouveau ?

Si le sujet de l'indépendance n'est quasiment jamais évoqué dans le débat public en Guadeloupe, la question d'un changement de gouvernance est plus prégnante. Fin 2019, les élus guadeloupéens réunis en congrès avaient demandé à l'unanimité une révision de la Constitution "afin de doter la Guadeloupe d'une loi organique pour tenir compte de sa situation spécifique et singulière", rapportait à l'époque La 1ère.

La dernière consultation des habitants au sujet de l'organisation des institutions guadeloupéennes remonte à 2003. La fusion du département et de la région en une collectivité unique avait à l'époque été rejetée par 72,98% des votants.

Quelles sont les réactions ?

La déclaration de Sébastien Lecornu a immédiatement été pilonnée par l'opposition de droite et d'extrême droite. Le candidat à l'investiture des Républicains pour la présidentielle Xavier Bertrand a fustigé cette proposition de "moins d'Etat". Ce qui est "en jeu, c'est l'unité de la nation", a mis en garde son concurrent LR Michel Barnier, tandis que pour Eric Ciotti, également dans la course à l'investiture du parti de la droite, "avec Macron, la République cède et recule face à la violence".

La candidate du RN, Marine Le Pen a, elle, accusé le gouvernement d'être "prêt à lâcher la Guadeloupe" pour "essayer d'acheter les indépendantistes radicaux".

D'autres estiment que le ministre se trompe de terrain en avançant une réponse institutionnelle à une crise profondément sociale. Cela "crée de la confusion" et "ne règle pas les problèmes" sociaux, a ainsi estimé Yves Jégo (Agir), ex-secrétaire d'Etat à l'Outre-mer, sur LCI samedi, exhortant plutôt à "un new deal économique" aux Antilles. Sébastien Lecornu "essaye de trouver un joker pour essayer de ne pas se confronter à la réalité", a de son côté jugé sur franceinfo Sandra Regol, secrétaire nationale adjointe d'Europe Ecologie-Les Verts.

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