Anti-terrorisme : le gouvernement se "focalise" trop sur le "djihadisme des années 1990"

La contre-radicalisation pour combattre le terrorisme, c'est l'un des maîtres-mots de ces derniers jours. Plus de moyens matériels, humains et judiciaires seront mis au service de cette cause, comme l'a annoncé le Premier Ministre ce mercredi. Mais pour Raphaël Liogier, sociologue des religions, il faut avant tout comprendre le contexte social et les spécificités du djihadisme d'aujourd'hui.

(Raphaël Liogier, sociologue des religions © Radio France)

Le Premier Ministre l'a annoncé ce mercredi : 425 millions d'euros seront débloqués et 2.680 emplois crées pour lutter contre le terrorisme. Des moyens supplémentaires qui seront notamment affectés aux ministères de l'Intérieur et de la Justice, pour renforcer les services de renseignement mais aussi pour endiguer la radicalisation dans les prisons. Cinq quartiers dédiés seront ainsi créés pour regrouper les personnes détenues radicalisées. Soixante aumôniers musulmans supplémentaires seront également recrutés.

Mais ces mesures témoignent d'une mauvaise compréhension de la filière djihadiste d'après Raphaël Liogier, sociologue des religions, qui craint  "un gaspillage des moyens ".

"Il y a une grande différence entre le djihadisme tel qu'il pouvait exister dans les années 1990 jusqu'au début des années 2000 et le djihadisme aujourd'hui qui est beaucoup plus insaisissable, parce qu'il a un certain nombre de caractéristiques propres ".

Ne pas "focaliser l'analyse " du djihadisme sur l'islam

Première erreur, d'après Raphel Liogier : "focaliser l'analyse " du djihadisme sur l'islam. "Ce n'est pas comme dans les années 1990 un processus lent, à partir de la théologie, d'une lecture du Coran. Non, ça ne fonctionne pas comme ça, ils n'ont pas accès au Coran, ils ne le lisent pas ". Former les imams peut toujours servir, poursuit-il, mais cela ne suffira pas, car on a affaire à des individus qui deviennent musulmans "a posteriori ".

"La radicalisation suppose d'avoir accès au texte et donc de radicaliser progressivement ses positions. La difficulté, c'est qu'aujourd'hui, comme ils sautent directement sur le djihad et qu'ils deviennent musulmans en quelque sorte 'rétroactivement', on ne peut pas savoir qui sait, sauf si on fait une vraie analyse du contexte social. Mais pas une analyse a priori focalisée sur l'islam ". 

Le risque d'une analyse centrée sur l'islam, c'est de susciter des réactions extrêmes à l'autre bout de la chaîne, explique Raphaël Liogier.  "Dans cette mise en scène, on peut très bien avoir un Anders Breivic à la française, c'est à dire des gens qui vont surréagir dans l'autre sens en disant 'les musulmans sont nos ennemis '".

"L'intentionnalité violente est antérieure au passage par l'islam "

Indispensable donc d'analyser avant tout le contexte social, pour comprendre comment ces individus "sautent sur le djihad ".

"Un des phénomènes majeurs c'est que l'intentionnalité violente est antérieure au passage par l'islam. C'est à dire que le passage par l'islam, c'est l'occasion d'exprimer cette intentionnalité. Il y a une sorte de saut dans le djihadisme parce que c'est le djihadisme , qui représente pour la majorité de la population la figure de l'ennemi " et qui devient donc "désirable pour un certain nombre d'individus ". Des djihadistes qui sont d'ailleurs souvent nés dans des familles non musulmanes ou non pratiquantes, rappelle Raphaël Liogier.

De même, parler de communautarisme est une erreur, pour Raphaël Liogier. Au contraire, il s'agit plutôt d'individus "désocialisés, qui sont seuls y compris dans leur quartier et qui, à travers ce 'cyberworld', rencontrent d'autres individus et vont se former directement en Syrie, au Yémen ou ailleurs, sans être passé par ce processus lent de la radicalisation, parce que justement il n'y a pas le repère même de la communauté ".

Détecter les futurs djihadistes qui "n'ont pas du tout l'air d'être musulmans "

De nouveaux moyens, un bon point donc, encore faut-il les mettre au bon endroit, et ne pas "tout confondre ", insiste Raphaël Liogier. Ne pas confondre par exemple "le djihadisme avec le néo-fondamentalisme ". Une question d'efficacité politique, selon lui.

"Si vous surveillez 3.000 personnes parce qu'a priori vous estimez que ce sont des personnes à risque, parce qu'ils ont un discours fondamentaliste ; si vous n'approfondissez pas en vous rendant compte que c'est un discours fondamentaliste qui peut être dur mais qui en réalité est antidjihadiste, vous dispersez vos forces pour rien. Alors qu'à côté de ça vous pourriez les fixer sur des individus qui n'ont pas du tout l'air d'être musulman mais qui sont prêts à glisser directement dans le djihadisme. Pour cela il y a le travail des chercheurs, des sociologues, de terrain, et pas seulement de la sécurité intérieure ".

Raphaël Liogier, professeur des universités à l'Université d'Aix-en-Provence, membre de la Commission internationale pour la recherche de la paix à l'UNESCO.
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