A Lille, l’ouverture d’une "maison identitaire" inquiète : "Le racisme et la haine n’ont pas leur place ici"

La branche nordiste du groupe d’extrême droite Génération identitaire inaugure son local dans le centre-ville lillois, le 24 septembre. Une pétition d’opposants au projet a déjà réuni plus de 42 000 signatures.

Une manifestation du mouvement d\'extrême-droite Génération identitaire, à Paris, le 28 mai 2016.
Une manifestation du mouvement d'extrême-droite Génération identitaire, à Paris, le 28 mai 2016. (MATTHIEU ALEXANDRE / AFP)

A les entendre, La Citadelle aura tout d’un estaminet ordinaire. "Ce sera un lieu de rassemblement et de solidarité", décrit le chef de la section nord de Génération identitaire, un mouvement de jeunesse d’extrême droite, à franceinfo. "Le but est de pouvoir créer du lien, d’échanger sur nos valeurs et notre culture, flamande, française et européenne."

Dans le petit local préservé des regards, à deux pas de la Grand-Place, Aurélien Verhassel et son groupe ont vu grand : "Il y aura un bar, une salle de sport de combat, une permanence juridique, une salle de conférence, une bibliothèque et un ciné-club… Un vrai lieu de vie", décrit le trentenaire au téléphone.

Références à Ken Loach et Philippe de Villiers

Sur les étagères de la bibliothèque, des ouvrages de Philippe de Villiers, d’Antonio Gramsci, côtoient déjà ceux des intellectuels identitaires Guillaume Faye et Dominique Venner. "Il y a aussi des classiques, comme Victor Hugo." Côté pellicule, Aurélien Verhassel cite Braveheart ou Le vent se lève de Ken Loach, pour le "droit des peuples à disposer d’eux-mêmes" - et tant pis si le cinéaste engagé à gauche s'offusquerait sans doute d'une telle filiation -, ou Everest, pour le "dépassement de soi".

Dans un décor "typiquement flamand", mêlant boiseries, dorures et drapeaux, le futur bastion des jeunes identitaires ne sera toutefois pas ouvert à tous. "Il faudra être membre de Génération identitaire, et français", précise Aurélien Verhasser. Et pour les identitaires "être français" va au-delà de la nationalité :

C’est dans le sens où l’entendait le général de Gaulle [en 1959], c’est à dire de race blanche et de culture gréco-latine. Etre blanc c’est la base.Aurélien VerhasselA franceinfo

"C'est à vomir"

Lorsqu’elle a eu écho de l’ouverture du local il y a une semaine, Josiane Dabit a cru s'étouffer. "C’est à vomir. Des jeunes fascistes qui prônent le racisme, la haine et la race blanche n’ont pas leur place ici", s'indigne la conseillère écologiste de Moulins, commune de la métropole lilloise, à franceinfo. "Les gens ont la mémoire courte ou quoi ? Ils ont beau se mettre en costard cravate, leur pensée est là. Il faut les combattre."

Immédiatement, l’écologiste a lancé une pétition sur le site Change.org contre l’ouverture du local. Adressée à Martine Aubry (maire de Lille), au préfet Michel Lalande et à François Hollande, la pétition recueille, samedi 17 septembre, près de 42 000 signatures. "La mairie ne peut rien faire, mais elle m'a apporté son soutien. Beaucoup de gens me félicitent et me remercient", assure Josiane Dabit. Cercle privé et associatif, La Citadelle est en effet tout à fait légale. En l'état, personne ne peut interdire son ouverture. Contactées par franceinfo, la mairie et la préfecture s'en réfèrent à la loi : "C’est un club privé, géré par une association autorisée."

En revanche, l'administration se dit "extrêmement attentive" aux suites du local. "Si on constate des troubles, des provocations ou des atteintes à la loi, on répondra. Ca ira du PV jusqu'à la fermeture", prévient Martine Aubry, dans La Voix du Nord.

Des autocollants et des tags antifascistes

L\'entrée tagguée du bâtiment voisin de \"La Citadelle\", à Lille, vendredi 16 septembre.
L'entrée tagguée du bâtiment voisin de "La Citadelle", à Lille, vendredi 16 septembre. (ELISE LAMBERT/FRANCEINFO)

En attendant, la présence de La Citadelle crée déjà quelques remous dans le quartier. "Avant-hier soir, les 'antifa' sont passés, ils ont chanté et collé des autocollants partout sur la façade du local, témoigne un restaurateur de la rue. La BAC est descendue. Tout ça nous promet de chouettes ambiances...On n'a vraiment pas besoin de ça."

Agent immobilier, et voisin du local, Jacques* s'indigne : "Je suis furax. A cause d'une image diffusée dans la presse, les opposants ont cru que c'était ici. Ils ont collé des autocollants et tagué ma façade, alors que je n'y suis pour rien !" Contrairement à ce qui circule, La Citadelle n'aura en effet pas pignon sur rue. "C'est un petit local situé dans une arrière-cour. Ils sont là depuis un an et demi !" Commerçant dans le quartier depuis plusieurs années, Michel* atteste : "Ils n'ont pas de croix gammée sur le front. Aurélien Verhassel est toujours très calme, très poli... Leurs idées c'est autre chose."

Une affiche préparée par le voisin de \"La Citadelle\", à Lille, le 16 septembre.
Une affiche préparée par le voisin de "La Citadelle", à Lille, le 16 septembre. (ELISE LAMBERT/FRANCEINFO)

"Il n'y a rien d'illégal, c'est bien ça le problème", déplore l'agence qui loue le local, à franceinfo. Averti il y a quelques jours par la presse de la nature du projet, le responsable de l'agence raconte : "Ils se sont présentés il y a deux ans comme une association tout à fait normale. L'association La Citadelle, dont le but est de promouvoir la culture flamande au sens large."

Leur dossier était d'ailleurs "impeccable". "Les statuts de l'association avaient bien été déposés en préfecture, ils avaient un garant. Tout s'est toujours très bien passé." Aujourd'hui, l'agence et le bailleur du local, qui appartient à une famille, ne prennent pas parti. "On est plutôt contre mais, légalement, on ne peut pas faire grand chose. On a pris les devants en leur rappelant les clauses du contrat. S'il y a des débordements, ils peuvent être expulsés."

L\'entrée de l\'immeuble voisin de \"La Citadelle\", à Lille, vendredi 16 septembre.
L'entrée de l'immeuble voisin de "La Citadelle", à Lille, vendredi 16 septembre. (ELISE LAMBERT/FRANCEINFO)

Des patrouilles "anti-racailles" dans le métro

Ce n’est pas la première fois que les jeunes identitaires font parler d’eux. Farouches opposants à l’immigration, à "l’islamisation de la France", ils sont sensibles à la "théorie du grand remplacement". Cette idée controversée venant de l'extrême droite, s'inquiète que "le peuple français 'de souche' soit remplacé par d’autres peuples, principalement venus du Maghreb et d’Afrique", détaille Le Monde. En 2012, c'est en montant sur le toit de la future mosquée de Poitiers qu'ils s'étaient fait connaître.

En 2013, à Lyon, leur branche locale avait lancé une opération de distribution de soupes à destination des "SDF français de souche", rappelle Le Figaro. Un an plus tard, ils avaient organisé dans le métro lillois une opération "anti-racailles", afin "d'aider la police" et "sécuriser les transports".

Génération identitaire en patrouille dans le métro à Lille, le 14 mars 2014.
Génération identitaire en patrouille dans le métro à Lille, le 14 mars 2014. (MAXPPP)

Des opérations destinées "aux Français", qu'Aurélien Verhassel soutient. "Notre permanence juridique servira à aider les SDF, mais français, répète-t-il. Les autres sont des clandestins, ils n'ont rien à faire sur notre sol." Le mouvement compte aussi lancer ses "caravanes identitaires" pour la rentrée. "Ca n'a rien à voir avec la présidentielle, nous n'avons aucun lien avec le FN, nous ne sommes pas électoralistes", prévient Aurélien Verhassel.

Nous sommes le 'Greenpeace' de la droite patriote et identitaire.Aurélien VerhasserA franceinfo

Le mouvement, qui revendique 300 adhérents dans le Nord, cherche à s'élargir. "On veut s'implanter en centre-ville pour être dans l'action, mettre un visage sur nos idées. On veut que les gens redécouvrent leur culture."

"A la différence de leurs aînés du Bloc identitaire, les jeunes identitaires sont des professionnels de la communication", décrit Stéphane François, politologue, spécialiste de l'extrême-droite à franceinfo. "Ils donnent un maximum d'informations pour attirer. Des profils plus étudiants, plus bourgeois." La Citadelle sera donc leur quartier général. "On s'y retranche quand on est assiégé, mais on peut aussi y lancer la reconquête", décrit Aurélien Verhassel.

En attendant, les opposants au projet prévoient de manifester le 24 septembre, jour d'ouverture du local. "Ce n'est pas parce que c'est légal qu'on laissera faire les choses", prévient l'un d'entre eux.

* Le prénom a été modifié