Enfants réunionnais de la Creuse : Jean-Philippe se bat pour que l'État reconnaisse ce "crime contre l'enfance"

Alors que la commission de recherche et d'information historique sur "les Réunionnais de la Creuse" rend son rapport mardi, franceinfo a rencontré l'un de ces "exilés de force" : Jean-Philippe Jean-Marie avait 11 ans lorsqu’il est arrivé en métropole. 

Jean-Philippe Jean-Marie, en 2018, à Saint-Denis de la Réunion.
Jean-Philippe Jean-Marie, en 2018, à Saint-Denis de la Réunion. (SANDRINE ETOA-ANDEGUE / RADIO FRANCE)

C'est un jour important pour ceux que l'on a surnommés "les Réunionnais de la Creuse", ces quelque 2 000 enfants et adolescents enlevés à leurs familles par l'administration française, entre 1963 et 1982, pour être envoyés dans des départements ruraux de métropole. Après des dizaines d'auditions, de relecture d'archives, la commission d'experts sur cette affaire, créée en février 2016, rend ses conclusions, mardi 10 avril, au ministère des Outre-mer.

Cette politique, mise en place par le député de la Réunion de l'époque, Michel Debré, a concerné 83 départements, mais le plus gros contingent a été envoyé dans la Creuse. L'administration a fait croire aux parents pauvres et souvent analphabètes que leurs enfants allaient étudier en métropole, qu'ils les reverraient. Certains étaient des orphelins qui ont été placés en foyers ou dans des familles d'accueil, parfois dans des fermes où ils ont été exploités.

Ces mineurs, parfois bien accueillis parfois maltraités, sont devenus des adultes déracinés, en quête d'identité. C'est le cas de Jean-Philippe Jean-Marie que franceinfo a rencontré à Saint-Denis de la Réunion.

Une enfance à Guéret

"Là, c'est en 1966, j'avais 11 ans". Jean-Philippe montre une très vieille photo de famille. À l'époque, il est un petit garçon turbulent placé en foyer. Son père est en prison et sa mère, couturière, vit seule avec cinq enfants. Celle-ci se laisse convaincre par une assistante sociale d'envoyer son fils étudier en métropole.

Jean-Philippe se retrouve à Guéret, dans la Creuse. "Nous étions peut-être une quarantaine, se souvient-il. On arrive le 10 octobre et, là, on voit des personnes qui arrivent et qui choisissent. : 'Je veux ce petit Noir parce qu'il a les bras comme ça, je veux cette fille-là parce qu'elle a l'air d'être souriante'."

Je dis cela avec le recul, mais c'est de l'esclavage. Jean-Philippe Jean-Marie, un "enfant de la Réunion"à franceinfo

L'adolescent est employé dans une boulangerie, puis au service de sa famille d'accueil du matin au soir. "Cette dame avait deux jumeaux handicapés que je gardais, je faisais la soupe le soir, toutes les tâches ménagères", énumère Jean-Philippe. L'école ? Quand j'arrivais en classe [la maîtresse disait] 'Philippe au tableau !' Quand j'arrivais au tableau, je ne savais rien du tout puisque j'étais trop fatigué."

Sa sœur l'a retrouvé en 1987

Pendant tout ce temps, il reste sans aucune nouvelle des siens. "Ma maman a écrit et je n'ai jamais reçu [ses lettres], dit-il. De même, elle n'a jamais reçu mes lettres. Tout était fait de façon à enlever l'identité : il ne fallait pas parler créole, il ne fallait pas manger créole." À 21 ans, il s'engage à l'armée et apprend enfin à lire et écrire. Au hasard de la retranscription de son mariage sur le livret de famille, en 1987, sa sœur découvre son adresse et le contacte.

Jean-Philippe revient à la Réunion à l'âge de 33 ans : "Ma mère qui était dans un coin, appuyée comme ça, elle n'osait pas me prendre dans les bras, raconte-t-il. Elle se demande si c'est bien son fils et moi, je me demande si c'est bien ma mère.

Il y a quand même la cassure qui est là et on n'arrive jamais à renouer.Jean-Philippe Jean-Marie, un "enfant de la Réunion"à franceinfo

Il passe alors de la peine à la colère : au début des années 2000, Jean-Philippe entame un combat contre l'État français avec d'autres et crée l'association Rassin Anler. Aujourd'hui, il interpelle Emmanuel Macron qu'il a croisé pendant la campagne présidentielle : "J'aimerais bien que le président de la République nous reçoive et reconnaisse ce crime contre l'enfance pour les Réunionnais". 

Jean-Philippe, Réunionnais de la Creuse, n'a revu sa mère qu'à 33 ans : un portrait signé Sandrine Etoa-Andègue
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