Daech : la parodie contre la barbarie

Depuis quelques mois, les comptes qui parodient les islamistes de Daech se multiplient sur les réseaux sociaux, tandis que des vidéos humoristiques apparaissent sur la toile. Un mouvement de fond ? Cette tendance, plutôt nouvelle, interroge sur les moyens de lutter contre une réalité souvent glaçante.

(Lors d'une manifestation à Paris, en soutien à la ville de Kobané assiégée par Daech, le 11 octobre dernier © MAXPPP)

Une question vieille comme l'humour : peut-on rire de tout ? Face à l'horreur des images diffusées sur Internet par Daech, certains ont décidé de répondre par l'affirmative, d'une manière originale, et risquée. Pas toujours drôles, pas toujours très compréhensibles, messages et vidéos parodiques se multiplient depuis plusieurs mois sur le web. Et la France n'est pas le dernier des terrains pour ces humoristes d'un autre genre.

Plusieurs connaisseurs des réseaux djihadistes font remonter cette tendance à l'été dernier, après l'assassinat du journaliste américain James Foley, dont la vidéo d'égorgement a choqué le monde entier. C'est à ce moment-là qu'apparaissent les premiers messages utilisant, sur Twitter, le hashtag . Sous le nom d'Abou Othman, djihadiste actif sur le réseau social, se cache Mickaël Dos Santos, un Français soupçonné d'apparaître sur une vidéo de Daech, en novembre dernier. L'humour pour dénoncer la barbarie de ses messages et ses imprécations sur Twitter. Par exemple, un utilisateur pose la question, en référence aux vidéos choquantes des islamistes : "Débat intéressant sur la question suivante : est-ce que l'islam autorise à jouer au foot avec des têtes humaines ? " Un autre se met dans la peau d'Abou Othman en Syrie : "Les Pim's et les Granolas ça manque trop ici... " Le procédé rappelle un peu ce qui s'est passé de l'autre côté de l'Atlantique : derrière le hashtag , les utilisateurs de Twitter se moquaient de la même façon des actions de Daech.

Les Guignols de l'info, version djihad

Depuis quelques semaines, la "lutte" par l'humour se personnifie. Des utilisateurs de Twitter francophones ont créé des comptes parodiques, se mettant dans la peau de djihadistes sanguinaires, pour mieux pervertir leur message. À l'avant-garde de ce mouvement, on trouve le fameux Abou Jean-René (), actif sur le réseau depuis le 28 septembre dernier. Encore peu suivi, il distille tous les jours des "vannes" - de plus ou moins bon goût -, accompagnées parfois de photos détournées, pour détruire l'affichage islamiste sur le web. Sa biographie est claire : "Je connais pas trop le Coran mais mes frères de l'EI m'ont dit que c'était encore mieux que Call Of Duty ".

Au vu des références qu'il utilise et des mots employés, c'est "quelqu'un du milieu " affirme un spécialiste des réseaux djihadistes. Et pourtant... Non, c'est "purement gratuit " explique ce fameux Abou Jean-René, qui tient à son anonymat. Âgé de 32 ans, il n'est pas musulman et sûrement pas islamophobe, il tient à le faire savoir. Il a commencé à poster des messages en réaction aux horreurs qu'il voyait sur les comptes djihadistes. Petit à petit, il s'est pris au jeu. "Je m'attaque simplement à une secte nihiliste ", explique-t-il.

Abou Jean-René : "Mon objectif est vraiment de les ridiculiser"
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D'autres "humoristes" se sont engouffrés dans son sillage, au point qu'on assiste à la naissance d'une petite communauté du "LOL djihad" sur Twitter. Leurs noms ? , ou encore... .

"On rit parce qu'on a peur "

La nouveauté de cette bataille tient sûrement en un mot : Twitter. Le réseau social a pris une place prépondérante aujourd'hui dans la délivrance de discours partisans, au service d'une propagande. Les djihadistes de Daech - et ceux qui s'en réclament - l'ont bien compris, eux qui ne se privent pas de médiatiser par ce biais leurs exactions et leurs idées. Mais ils ont aussi bien compris que l'humour - selon leurs codes particuliers maniant bien souvent l'outrance -, ou parfois le second degré, donnait encore plus de force et de visibilité immédiate au message. Ainsi, il n'est plus rare de voir les islamistes détourner des images ou des propos au service d'une cause, hostile à l'Occident.

C'est donc en réaction que se sont créés les comptes évoqués plus haut, comme celui d'Abou Jean-René. Pour Mathieu Guidère, spécialiste du monde arabe et musulman, il s'agit ni plus ni moins que d'une "bataille de caricatures " entre deux camps dans lesquels "chacun a sa conviction ".

"Le rire sert à exorciser des craintes" (Mathieu Guidère)

Le chercheur donne à cet humour une fonction "cathartique [...] on rit parce qu'on a peur ". Abou Jean-René ou Abou Francis, pour ne citer que deux de ces fameux comptes parodiques, "ne veulent pas que Daech soit une image de l'islam ". Malgré tout, Mathieu Guidère n'y voit pas une grande influence sur le discours islamiste : il parle de "jeu de dupes et de propagande ".

"Cela peut conduire certains à se remettre en cause par l'humour" (Romain Caillet)

Une nouveauté ? Pas vraiment pour Romain Caillet, spécialiste de Daech au sein de l'Institut français du Proche-Orient à Beyrouth, qui note que des comptes existaient déjà, en anglais ou en arabe. Des comptes qui sont parfois "à la limite " de l'islamophobie, ce qui n'est pas le cas pour les Français cités. Cela peut avoir un rôle selon lui, celui de "remettre en cause l'idéologie islamiste en utilisant l'art de l'humour ". Mais attention, donc, à ne pas déraper un jour, en donnant l'impression de se moquer de l'islam.

Contre-discours officiel

Cette tendance, non généralisée il faut bien le dire, est néanmoins suivie avec attention par les spécialistes des réseaux djihadistes et des groupes terroristes actifs dans le monde arabo-musulman. Certains experts s'en amusent simplement, d'autres en font une tendance plus lourde. Mais d'autres acteurs pourraient s'inspirer, quelque part, de cette faculté à retourner le discours islamiste. Aux États-Unis, nous ne sommes pas dans l'humour mais plutôt dans une sorte de "fact-checking" de la propagande djihadiste. Rétablir une vérité en usant des mêmes canaux que l'ennemi. C'est ce que fait depuis un an déjà le département d'État à Washington. Avec la campagne "Think Again Turn Away", il déploie ce contre-discours sur la toile, sans filtres.

("Il n'y a pas plus grand fan des fruits du capitalisme que le soi-disant calife de l'État islamique, qui porte une Rolex ")

"Le trolling, ça peut effectivement décrédibiliser ", nous confie un spécialiste de la question terroriste. Mais attention, cette stratégie officielle, qui se déploie aussi en version Tumblr, possède aussi ses zones d'ombre. Dans le New York Times (en anglais), un expert assure que cette campagne peut offrir une "tribune " aux djihadistes, qui peuvent également se sentir "renforcés ".

Malgré ces réserves, il semble que la stratégie fasse des émules. Sur son site, le gouvernement français donne la parole à Olivier Roy, chercheur au CNRS et spécialiste de l'islam politique, qui appelle à "retourner le récit de communication et mettre en avant le côté pathétique ". De son côté, le ministère de l'Intérieur préparerait une initiative s'appuyant, entre autres, sur la parodie des arguments djihadistes. Partie de blagues potaches, la micro-communauté des "Abou" français a peut-être initié un mouvement. Cathartique ou militant, ce rire-là est peut-être plus profond qu'il n'y paraît.