VRAI OU FAKE La première sortie spatiale 100% féminine a-t-elle été annulée par manque de combinaisons pour femmes ?

La Nasa assure qu'une des deux astronautes a décidé de changer de taille de combinaison, et que la préparation d'un modèle correspondant était possible mais a été jugée trop longue.

L\'astronaute Anne McClain (au centre) aide Christina Koch (à gauche) et Nick Hague à vérifier la taille de leurs combinaisons spatiales, le 18 mars 2019 à bord de la Station spatiale internationale, en préparation d\'une future sortie dans l\'espace.
L'astronaute Anne McClain (au centre) aide Christina Koch (à gauche) et Nick Hague à vérifier la taille de leurs combinaisons spatiales, le 18 mars 2019 à bord de la Station spatiale internationale, en préparation d'une future sortie dans l'espace. (NASA)

La nouvelle avait été annoncée le 8 mars, Journée internationale des droits des femmes : pour la première fois, une sortie hors de la Station spatiale internationale (ISS) allait être assurée par deux femmes astronautes, Anne McClain et Christina Koch. Mais celles et ceux qui se sont réjouis de cette (tardive) avancée de la part de la Nasa ont déchanté lundi 25 mars, quand l'agence spatiale américaine a annulé cette première sortie 100% féminine.

La raison avancée – l'impossibilité de préparer une combinaison à la bonne taille pour une de ces astronautes – a suscité de nombreux commentaires ironiques ou agacés. Selon eux, ce motif illustre le peu de place accordée aux femmes dans le domaine spatial comme dans de nombreux autres. 

"Pas de combi pour femmes à la Nasa ?", nous a interrogé l'un de nos lecteurs dans le live de franceinfo"Cela nous prouve à quel point rien dans ce monde n'est prévu pour les femmes, même dans l'espace", a résumé la secrétaire d'Etat Marlène Schiappa sur notre antenne. Christina Koch a finalement effectué cette mission de maintenance de la station avec un homme, Nick Hague, le 29 mars, et Anne McClain sortira à nouveau le 8 avril. Mais est-ce à cause de leur genre que ces deux astronautes n'ont pas pu effectuer ensemble cette sortie qui s'annonçait historique ?

Deux combinaisons de taille M, dont une "de rechange"

Ce n'est pas la façon dont la Nasa présente les choses. "Les combinaisons sont unisexe, ce sont les mêmes pour les hommes et les femmes", rappelle Stephanie Schierholz, porte-parole de l'agence, à franceinfo. Chaque combinaison est composée de nombreux éléments qui sont choisis et assemblés en fonction de la taille de celle ou celui qui va la porter.

En l'occurrence, une seule pièce a posé problème dans le cas d'Anne McClain : le torse. Elle souhaitait en porter un de taille M. Mais "parce qu'un seul torse de taille M peut-être disponible d'ici au 29 mars, [Christina] Koch le portera", a expliqué la Nasa (en anglais), contraignant sa consœur à attendre la sortie suivante.

Nick Hague et Christina Koch lors de leur sortie spatiale, finalement mixte, pour remplacer des batteries sur la Station spatiale internationale, le 29 mars 2019.
Nick Hague et Christina Koch lors de leur sortie spatiale, finalement mixte, pour remplacer des batteries sur la Station spatiale internationale, le 29 mars 2019. (NASA)

Cela ne veut pas dire qu'il n'y avait qu'un seul torse de combinaison à la taille des deux femmes à bord de l'ISS. Dans une mise au point (en anglais) publiée mercredi, la Nasa explique que les astronautes ont à leur disposition deux torses de taille M, deux L et deux XL. Mais "un des [torses] taille M et un des XL sont des pièces de rechange, qui demanderaient douze heures de travail de l'équipage pour être configurés" et être aptes à une utilisation dans l'espace.

D'autant qu'il n'était pas prévu qu'Anne McClain porte une combinaison de cette taille. Sur Terre, elle s'était entraînée à la fois avec des combinaisons de taille M et L et, si elle avait porté du M lors de sa première sortie, le 22 mars, elle devait porter du L lors de la seconde, laissant le modèle plus petit à Christina Koch. Mais une fois dans l'espace, le 22 mars, l'astronaute a "réalisé" que la combinaison taille M "lui convenait mieux", explique la Nasa. On le sait, l'absence de gravité a notamment pour effet de faire grandir les voyageurs de l'espace et d'atrophier leurs muscles. Et il est impossible de reproduire à la perfection les conditions de l'apesanteur à l'entraînement.

Un planning de travail réglé à la minute

Sur Twitter, Anne McClain elle-même a dédouané l'agence spatiale en expliquant que "cette décision a été prise sur la base de [sa] recommandation. (...) Nous ne devons jamais accepter un risque qui peut être atténué. La sécurité de l'équipe et l'exécution de la mission passent en premier."

L'autre solution, préparer la seconde combinaison à sa taille, a été rejetée à cause des douze heures de travail qu'elle représentait, "un processus très méthodique et méticuleux pour assurer que le système complexe d'assistance respiratoire (...) soit réassemblé correctement, sans aucun risque de fuite". Du travail supplémentaire que l'équipage de l'ISS ne peut pas forcément se permettre tant son planning est réglé à la minute près (nous avions raconté celui de Thomas Pesquet). Prendre du retard sur le reste de ses activités, à quelques semaines de l'envoi de deux modules de ravitaillement qui représenteront une nouvelle charge de travail, a été jugé impossible par la Nasa. Changer de binômes pour les sorties spatiales était "plus simple (et plus rapide !)", résume la porte-parole Stephanie Schierholz.

Des combinaisons plus petites abandonnées

Mais toutes ces explications ne dédouanent pas pour autant la Nasa, et des voix n'ont pas manqué de s'élever pour questionner le fait que la gamme de combinaisons accessibles aux astronautes ne descende pas en dessous du M. "La taille S, connaît pas !" s'exclame Brigitte Godard, qui a été médecin de Thomas Pesquet et de l'astronaute italienne Samantha Cristoforetti, dans Le Parisien.

Pourtant, il fut un temps où les EMU, le nom des combinaisons toujours utilisées à bord de l'ISS (pour "extravehicular mobility units", unités de mobilité extravéhiculaire), existaient en taille S. Mais dans les années 1990, la Nasa, forcée de construire de nouvelles versions des EMU, est touchée par des coupes budgétaires : "Une des choses qui ont été éliminées en conséquence de la réduction des coûts ont été les tailles S et XL", expliquait en 2006 un responsable de la Nasa chargé des sorties spatiales, Steve Doering, à la radio américaine NPR (en anglais). L'agence a fini par investir dans des combinaisons XL, mais pas dans des modèles de petite taille.

Et sans EMU à sa taille, impossible de séjourner dans l'ISS, dont tous les membres doivent pouvoir sortir dans l'espace si besoin, explique la journaliste spécialisée Marina Koren sur le site de The Atlantic (en anglais). Or, avec la fin des vols de navette en 2011, la station est devenue la seule destination des astronautes. Depuis, "les postulants [au métier d'astronaute de la Nasa] doivent être grands pour être choisis", raconte l'ancienne astronaute Bonnie Dunbar à The Atlantic, ce qui prive les plus petits de leur rêve spatial. De toute façon, explique l'astronaute Nancy Currie, 1,52 m, à NPR (en anglais), les dimensions de la station elle-même empêchent les personnes les plus petites d'accomplir certaines tâches de maintenance. Sans surprise, ces problèmes de taille touchent majoritairement les femmes : en 2003, Steve Doering constatait que la trop grande taille des combinaisons était un problème pour 8 des 25 femmes astronautes de la Nasa, mais aucun des hommes.

L\'astronaute américaine Nancy Currie, ici au centre au premier rang, avant le décollage d\'un vol en navette spatiale le 3 décembre 1998 en Floride, mesure 1,52 m et ne pourrait pas porter les combinaisons nécessaires pour séjourner dans l\'ISS.
L'astronaute américaine Nancy Currie, ici au centre au premier rang, avant le décollage d'un vol en navette spatiale le 3 décembre 1998 en Floride, mesure 1,52 m et ne pourrait pas porter les combinaisons nécessaires pour séjourner dans l'ISS. (TONY RANZE / AFP)

Le fait que les EMU soient "unisexe" masque un autre problème : utilisées depuis 1966, dix-sept ans avant que la Nasa n'envoie pour la première fois une Américaine dans l'espace, ces combinaisons ont été avant tout conçues pour des hommes, sans réflexion sur les besoins liés à la morphologie féminine. "A taille et poids égaux, les femmes ont des hanches significativement plus larges et des épaules plus étroites que les hommes", rappelle une ingénieure de la Nasa dans un article de recherche (en anglais), cité par The Atlantic, sur la complexité de concevoir des combinaisons aux bonnes mesures : si une pièce est conçue pour couvrir un homme des épaules aux hanches, elle sera donc trop petite ou trop grande pour une femme au niveau d'au moins une de ces parties du corps. Alors les femmes astronautes "glissent une sorte de mousse au niveau des épaules et de la taille pour combler les vides", explique la docteure Brigitte Godard, et ce compromis n'a rien de confortable.

Toilettes inadaptées et kit de maquillage

Les combinaisons ne sont d'ailleurs pas le seul domaine dans lequel les équipements des astronautes ne répondent pas aux besoins des femmes. Ainsi, note Le Parisien, les toilettes de la partie américaine de l'ISS, conçues pour recycler l'urine des habitants, ne sont pas adaptées aux règles des femmes astronautes, qui doivent donc utiliser les toilettes de la partie russe de la station. En revanche, les ingénieurs de la Nasa avaient jugé utile de concevoir, à l'attention de Sally Ride, la première Américaine dans l'espace… un kit de maquillage. Un compte Twitter de la Nasa a exhumé ce souvenir peu glorieux en 2018.

Le couac de l'annulation de la première sortie spatiale 100% féminine permet donc de remettre sur la table un problème plus large, qui n'est pas près d'être résolu. Les EMU, qui auraient dû être rangées au placard depuis longtemps, attendent toujours leurs remplaçantes. Il faudra encore "des années", concluait un rapport de la Nasa (en anglais) en 2017, malgré près de 200 millions de dollars d'investissements dans la recherche. Et l'avancée du dossier n'est pas aidée par l'incertitude sur l'avenir des missions spatiales : on ne conçoit pas la même combinaison pour aller sur la Lune ou sur Mars, explique Marina Koren dans The Atlantic. Mardi, le vice-président Mike Pence a fixé l'objectif d'un retour des Américains sur la Lune d'ici à 2024. Le président de la Nasa espère que la prochaine personne à fouler sa surface sera une femme. Mais elle devra le faire dans une combinaison conçue pour être portée par un homme.