Racisme, homophobie, grossophobie... Après la mort de Naomi Musenga, des associations lancent un questionnaire sur les discriminations dans le monde médical

Les questions seront accessibles pendant vingt-deux jours, en hommage à la jeune femme, morte après avoir essuyé les railleries d'une opératrice des urgences.

Un service d\'urgences en mars 2018, à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme).
Un service d'urgences en mars 2018, à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme). (RICHARD BRUNEL / MAXPPP)

"Samu, pompiers, 112, hôpital... Vous avez déjà été mal reçu.e ? Témoignez." La mort de Naomi Musenga, une Strasbourgeoise de 22 ans, décédée en décembre après avoir été raillée par une opératrice du Samu, a conduit à une vague de témoignages faisant état de préjugés lors de la prise en charge de patients au sein du monde médical. Une dizaine d'associations lance, jeudi 7 juin, une enquête sur les discriminations dans "les services d'urgences de la santé publique", que franceinfo vous dévoile. Racisme, sexisme, homophobie, discriminations liées au handicap, à l'origine sociale, à un accent... Les internautes sont appelés à répondre à une vingtaine de questions pour livrer leur témoignage.

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Le questionnaire, hébergé par ∼Le Mouvement, a été élaboré par des membres d'une dizaine d'associations de lutte contre les discriminations, dont le Cran, Lallab, les Féministes contre le cyberharcèlement, le Groupe F, Paye ta shnek... Il sera accessible pendant vingt-deux jours, en hommage à l'âge de Naomi Musenga au moment de sa mort.

Parler seulement du manque de moyens, "c'est réducteur"

La diffusion d'un enregistrement de la conversation entre Naomi Musenga et une opératrice du Samu a été "un électrochoc" dans l'équipe du Mouvement, explique son président Elliot Lepers. "Je vais mourir", avait lancé la jeune femme à son interlocutrice. "Oui, vous allez mourir, certainement, un jour, comme tout le monde", s'était-elle entendu répondre. "On est sous pression en permanence, on travaille 12 heures. En tout cas, à Strasbourg, on travaille 12 heures d’affilée", a notamment expliqué l'opératrice par la suite. Le parquet de Strasbourg a ouvert une enquête sur les conditions de la mort de la jeune femme.

"Dans cette affaire, tout le monde était scandalisé", explique Fatima Ouassak, du Réseau classe/genre/race. Mais la militante regrette que le débat se soit limité à la question "du manque de moyens dans le système d'urgence", qui est réelle mais n'est pas, selon elle, la seule cause. "Ce n'est pas faux mais réducteur parce qu'on a reconnu certains éléments comme le ton de la voix [de l'opératrice]", estime-t-elle. Elle dénonce les "représentations racistes" dont seraient victimes les personnes de couleur ou d'origine étrangère lors de leurs rapports avec le corps médical.

Dans la santé, il y a l'idée que le médecin soigne tout le monde, que c'est une profession noble et altruiste... Autant on parle des discriminations sur le marché du travail ou l'accès au logement mais c'est beaucoup plus difficile pour la santé.Fatima Ouassak, du Réseau classe/genre/raceà franceinfo

Un questionnaire pour les "Naomi de l'ombre"

"Les usagers ne prennent pas forcément conscience qu'ils sont discriminés", estime Fatima Ouassak. Pour tenter de mettre en lumière les discriminations qu'elles dénoncent et recueillir les témoignages des "Naomi de l'ombre", les associations ont donc élaboré une vingtaine de questions, grâce auxquelles les internautes pourront raconter leurs expériences avec les pompiers, le Samu, les urgences hospitalières ou le 112. "Le personnel médical a-t-il refusé l’envoi d’une équipe d’intervention / la prise en charge aux urgences ? Les décisions du personnel de santé tout au long du processus ont-elles été expliquées ? La personne concernée par les faits avait-elle un nom à consonance étrangère ?" 

Rapport au soignant, réponse du personnel, administratif... Les questions ont été élaborées "pour essayer de mettre en exergue s'il existe des biais dans les traitements", retient Elliot Lepers. "L'objectif, c'est à la fois d'avoir des chiffres pour peser auprès de la ministre de la Santé mais aussi de recueillir des témoignages qui permettent d'illustrer ces chiffres, de les mettre en situation", avance Estelle Marguerite, du Collectif Afro-fem. 

Ce qu'on attend, c'est l'échantillon le plus large possible. On pourra ainsi interpeller les pouvoirs publics.Ghyslain Vedeux, administrateur du Cranà franceinfo

Des conclusions pour interpeller Agnès Buzyn

Si l'objectif n'est pas de mesurer le phénomène, les initiateurs de l'enquête veulent en profiter pour peser sur la ministre de la Santé. En effet, à la suite du décès de Naomi Musenga, Agnès Buzyn a demandé aux urgentistes et aux autres personnels concernés, de lui présenter une feuille de route pour améliorer les réponses données aux patients, d'ici le 1er juillet. Elle a elle-même assuré avoir connaissance d'une "dizaine d'affaires" similaires à celles de Naomi Musenga"L'idée c'est quand même que les pouvoirs publics et les professionnels de santé prennent à bras-le-corps cette question-là", confirme Fatima Ouassak.