"Quand on n'a pas d'argument scientifique, on utilise le bâillon" : un médecin suspendu trois mois avec sursis pour avoir critiqué l'homéopathie

Neuf autres médecins ont écopé de blâmes, après leur passage devant la chambre disciplinaire de première instance du Conseil de l'Ordre des médecins, le 17 décembre dernier.

Des médecins ont été sanctionnés par une chambre disciplinaire pour avoir vivement critiqué l\'homéopathie dans une tribune.
Des médecins ont été sanctionnés par une chambre disciplinaire pour avoir vivement critiqué l'homéopathie dans une tribune. (GARO / PHANIE / AFP)

Mathieu Van Dessel, médecin généraliste dans les Hauts-de-Seine, a écopé d'une suspension de trois mois avec sursis pour "non-confraternité" en raison de critiques adressées à l'homéopathie, selon des informations de la revue Le Généraliste (article payant) confirmées à franceinfo, mercredi 19 février. Cette décision de la chambre disciplinaire de première instance du Conseil de l'Ordre des médecins fait suite à une plainte déposée en juillet 2018 par le Syndicat national des médecins homéopathes français (SNMHF), qui avait poursuivi l'intégralité des 124 professionnels de santé signataires d'une tribune contre "les médecines alternatives", parue dans Le Figaro.

L’homéopathie, comme les autres pratiques qualifiées de 'médecines alternatives', n’est en rien scientifique. Ces pratiques sont basées sur des croyances promettant une guérison miraculeuse et sans risque.Collectif de 124 professionnels"Le Figaro", mars 2018

Neuf autres médecins ont été sanctionnés par un blâme, qui leur interdit pendant trois ans d'appartenir à un Conseil de l'Ordre. Jusqu'ici, les procédures engagées contre une soixantaine de médecins avaient pourtant donné lieu à des relaxes ou à de simples avertissements. Dans un communiqué, le collectif "Fakemed" – dont le généraliste suspendu est trésorier – a exprimé "sa colère et son incompréhension devant la sévérité des sanctions" et demande au Conseil de l'Ordre national d'interjeter appel de ces sanctions.

"Une mascarade"

Dans le cas de Mathieu Van Dessel, le Conseil de l'Ordre départemental des Hauts-de-Seine s'était associée à la plainte initiale de neuf personnes morales et physiques. Ce renfort de poids explique que "la demande de sanction ait été plus lourde" devant la chambre disciplinaire de première instance, estime l'avocat Jérémy Afane-Jacquart, qui représente le généraliste et d'autres médecins sanctionnés. "Il est même reproché à mon client d’avoir participé à une émission de radio, sans que la décision ne cite les propos qui auraient pu lui être imputés", ajoute le conseil du médecin, tout en évoquant une "mascarade".

L'avocat fait valoir que la procédure était illégale en raison d'une supposée partialité du président du Conseil de l'Ordre départemental. Il reproche à l'angiologue Christian Hugue sa proximité avec les éditions Anfortas, dont la collection de santé est consacrée aux médecines alternatives. "Dans sa décision, la chambre disciplinaire reproche à mon client d'avoir mis en cause cette partialité alors que c'est moi qui ai formulé ce moyen de défense ! C’est incompréhensible."

"Le docteur Christian Hugue a même refusé de consigner mes observations orales lors de la réunion de conciliation", accuse l'avocat, alors qu'il s'agit d'une obligation de la procédure préalable à une plainte. En plus de faire appel, Jérémy Afane-Jacquart va donc introduire une action devant le tribunal administratif, afin d'annuler la décision du Conseil de l'Ordre des Hauts-de-Seine de s'associer à la plainte.

"Ravis d'avoir pu expliquer ce qu'était l'homéopathie"

Plusieurs médecins sanctionnés ont eux aussi l'intention de poursuivre leur combat et réaffirment leur droit à dénoncer l'homéopathie. L'urgentiste Mathias Wargon, par exemple, a été puni par un blâme pour "non-confraternité" (article R. 4127-56 du code de la santé publique) et "déconsidération de sa profession" (R. 4127-31), selon la décision consultée par franceinfo. Il évoque des poursuites "disproportionnées par rapport aux faits reprochés" et réitère ses critiques à l'égard de produits "qui n'ont jamais fait preuve de leur efficacité".

Quand on attaque l'homéopathie, ça se passe dans les tribunaux et jamais dans les revues scientifiques. La seule réponse, c'est une atteinte à la liberté d'expression.Mathias Wargon, urgentisteà franceinfo

Mathias Wargon affirme par ailleurs se moquer de cette sanction et se félicite d'avoir remporté le combat du "déremboursement de l'homéopathie". La tribune publiée dans Le Figaro avait en effet initié un mouvement, dont le dernier chapitre est prévu le 1er janvier 2021, avec le déremboursement complet de l'homéopathie. En juin 2019, la Haute autorité de santé avait notamment souligné que ces produits avaient "une efficacité insuffisante pour être proposés au remboursement".

Pour autant, ces plaintes n'ont pas été déposées dans un esprit de revanche, se défend Charles Bentz, président du Syndicat national des médecins homéopathes français (SNMHF), car elles sont antérieures "à la décision de dérembourser". Dans ces conditions, est-il encore permis aux médecins d'exprimer publiquement des critiques contre l'homéopathie ? Quid de la liberté d'expression ? "Le débat n'est absolument pas interdit, assure le responsable, mais les médecins homéopathes ont été particulièrement blessés par les propos tenus dans la tribune, par le terme de charlatan."

Ces 100 dernières années, il n'y a jamais eu d'attaque d'une telle virulence contre des médecins.Charles Bentz, président du SNMHFà franceinfo

"Nous sommes ravis d'avoir pu expliquer aux gens ce qu'était l'homéopathie, qu'il ne s'agissait pas de plantes et que cela ne soignait pas", estime Cyril Vidal, président du collectif "No FakeMed". Pour lui, la pilule reste difficile à avaler. "Les procédures en cours sont une manière de nous faire taire. Quand on n'a pas d'argument scientifique, on utilise le bâillon". En cas d'appel, les dossiers doivent maintenant passer devant la chambre disciplinaire nationale, dernier recours de la justice ordinale des médecins. "Nous demandons que l'Ordre siffle la fin de la récré, en se joignant aux appels [déposés par les médecins concernés] ou en prenant la parole."

Après le tollé suscité par ces sanctions, le Conseil national de l'Ordre a finalement décidé, vendredi, "de faire appel à titre conservatoire" de ces dix affaires jugées par la commission d'Ile-de-France. "Il s’agit d'appels sur la forme, compte-tenu de la composition de la formation du jugement", précise le Conseil à franceinfo. La session du Conseil national, réunie début avril, devra se prononcer pour confirmer cet appel."