Grippe aviaire : la vaccination démarre avec encore beaucoup de questions pour certains éleveurs

À partir de ce dimanche, des canards vont commencer à être vaccinés en France contre la grippe aviaire. Une vaste campagne est lancée par l’État. Face aux crises successives, beaucoup d’éleveurs attendaient ce vaccin avec impatience. Malgré tout, pour certains, son arrivée est loin de résoudre tous les problèmes.
Article rédigé par France Info - Aurore Richard
Radio France
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Temps de lecture : 5 min
En 2006, les canards et les oies d'élevage de trois départements français avaient été vaccinés contre la grippe aviaire. (CHRISTIAN WATIER / MAXPPP)

C’est une première en Europe. La France veut vacciner 64 millions de canards contre la grippe aviaire en un an et cette campagne débute dimanche 1er octobre. Tous les élevages commerciaux de canards, autrement dit de canards de chair destinés à la consommation (les canards "de Barbarie", "Pékin" et les canards mulards, ceux réservés à la production de foie gras) sont concernés. Il s’agit d’une obligation sur l’ensemble du territoire métropolitain (à l’exception de la Corse) et si l’éleveur ne la respecte pas, il risque des sanctions administratives et pénales.

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Cette campagne de vaccination, pilotée par la Direction générale de l’alimentation, a été décidée par le ministère de l’Agriculture alors que près de dix millions de volailles ont été abattues au cours de la saison 2022-2023 en raison de l’influenza aviaire hautement pathogène. Le vaccin administré est celui du laboratoire allemand Boehringer Ingelheim, qui doit en fournir 80 millions de doses à la France. Deux injections sont prévues. La première doit être réalisée sur des canetons de 10 jours et plus, et la seconde, 18 jours plus tard. 

Le ministère de l’Agriculture indique que cet acte doit être supervisé par un vétérinaire sanitaire d’élevage, mandaté par les préfets. En partant de ce principe, ce vétérinaire officiel peut injecter le vaccin mais c’est aussi le cas des autres vétérinaires en exercice, des éleveurs eux-mêmes, de leurs salariés ainsi que des techniciens agricoles. La nécessité d’être supervisé par un vétérinaire officiel peut être une limite, selon Sylvie Colas, référente nationale grippe aviaire pour la Confédération paysanne. Cette éleveuse de volailles à Lectoure dans le Gers a d’ailleurs arrêté l’élevage de canards au profit de poulets à cause des difficultés causées par l’épizootie de grippe aviaire. 

"Comme on manque de médecins, on manque de vétérinaires référents aussi dans nos campagnes."

Sylvie Colas, de la Confédération paysanne

à franceinfo

"Bien sûr, pour les gros élevages qui sont en intégration dans des filières dites organisées, c’est souvent le vétérinaire référent qui va superviser le technicien pour la vaccination. En revanche, pour les petits éleveurs indépendants, ça va être une difficulté d’avoir un vétérinaire qui puisse venir en temps voulu", souligne-t-elle. 

Dans les Landes, à Mugron, Julien Mora, éleveur-gaveur de canards n’a pas encore contacté de vétérinaire sanitaire pour caler un rendez-vous de vaccination mais il n’est pas plus inquiet que cela. "Il va falloir que je m’en occupe. Il y aura bien un créneau dans la première semaine d’octobre", estime celui qui est aussi porte-parole national influenza aviaire du syndicat Modef (Mouvement de défense des exploitants familiaux). Pour Julien Mora, tous les éleveurs ne vaccineront pas exactement en même temps. 

Cet éleveur se soucie plutôt du temps que cela va lui prendre : "La vaccination, c’est un travail supplémentaire, la surveillance après la vaccination, c’est aussi un travail supplémentaire. Pour des éleveurs-gaveurs comme nous qui faisons tout, ce sont des charges à ajouter à notre organisation". Lors de la vaccination, la tâche sera plus ou moins longue car il va falloir attraper chaque canard et ensuite, procéder à une injection sous-cutanée. Et il faudra recommencer 18 jours plus tard pour la seconde dose, et ainsi de suite pour chaque lot de canards tout au long de l’année. L’éleveur, qui "fait" jusqu’à 8 000 canards par an, souhaite d’ailleurs être "formé" par le vétérinaire sanitaire afin de pouvoir administrer lui-même le vaccin à ses volailles. 

Une surveillance post-vaccination obligatoire

La mission de surveillance post-vaccination repose également en partie sur l’éleveur. Il devra notamment faire des prélèvements sur les canards morts. Il devra aussi planifier des rendez-vous avec un vétérinaire officiel tous les 30 jours et à chaque fin de lot pour qu’il vienne réaliser des analyses. Réussir à tout gérer, c’est cet aspect qui préoccupe Julien Mora. "Au Modef, c’est vrai, on réclame l’outil vaccinal depuis longtemps, reconnaît-il. Mais là, la stratégie, c’est de vacciner les canards toute l’année".

"Plutôt que d’en faire quelque chose de systématique, je me demande si cela n’aurait pas été plus pertinent de faire en fonction des périodes à risque."

Julien Mora, éleveur-gaveur à Mugron, dans les Landes

à franceinfo

"On aurait pu vacciner pour l’hiver et pas forcément pour l’été où l’on connaît moins de flambée de cas", ajoute-t-il

Sylvie Colas, de la Confédération paysanne, note aussi que la grippe aviaire ne concerne pas que le canard. "Certes, il a été le premier contaminé mais des élevages de poulets, de poules pondeuses ont aussi été contaminés et là, seul le canard va être vacciné. Et il ne faut pas oublier que les canards reproducteurs ne vont pas être vaccinés alors que dans certains départements, ils peuvent représenter 20 % de la production et ils ont été contaminés par le passé, en Vendée et dans les Deux-Sèvres", précise-t-elle. 

"La vaccination, ce n’est qu’une partie de la solution, poursuit-elle. Dans le Sud-Ouest, les bâtiments se remplissent comme si rien ne s’était passé l’an dernier et tout le monde espère que la vaccination va régler le problème de la grippe aviaire, donc j’espère qu’il n’y aura pas trop de déçus chez les éleveurs". Le vaccin est "très efficace" pour limiter la diffusion du virus selon l’Anses, malgré tout, le ministère de l’Agriculture explique que c’est "un outil de prévention complémentaire". "À lui seul, le vaccin n’est pas à même de protéger à 100 % un élevage. Respecter les mesures de prévention reste donc impératif : mesures de biosécurité ; surveillance sanitaire pour une détection précoce de la maladie ; maîtrise de la densité des élevages pour limiter la diffusion du virus", écrivent les autorités.

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Sylvie Colas, comme Julien Mora, s’interrogent surtout sur la prise en charge de cette campagne. Cette année, l’État absorbe 85 % du coût total, soit près de 95 millions d’euros (55 millions d’euros pour la partie vaccination et 40 millions pour la partie surveillance). Selon l’éleveuse, le reste à charge cette année devrait être autour de 20 centimes par canard : "On ne sait pas ce qu’il adviendra demain. Est-ce qu’il y aura la même prise en charge l’an prochain ou est-ce-que l’État considérera que ça fait trop pour des canards dont on n’est pas sûr encore qu’ils n’auront pas la grippe aviaire ?". Julien Mora explique que si ce reste à charge devait se rapprocher de la barre des 50 centimes, "ce serait potentiellement absorbable, en faisant le dos rond". En revanche, si cela devait dépasser les 50 centimes, il n’aurait pas réellement d’autre choix que de répercuter cette hausse sur le consommateur. 

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