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Dans les coulisses du vaccin cAd3-EBO contre Ebola

Francetv info a remonté la trace du plus avancé des vaccins actuellement testés sur l'homme, qui pourrait arriver dès janvier dans les pays touchés par Ebola.

Article rédigé par
De notre envoyé spécial à Lausanne (Suisse) - Yann Thompson
France Télévisions
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Temps de lecture : 9 min.
Le docteur Olga de Santis tient une seringue contenant le vaccin cAd3-EBO, le 4 novembre 2014, à l'hôpital de Lausanne (Suisse). (RICHARD JUILLIART / AFP)

C'est une salle d'attente avec vue plongeante sur le lac Léman. Au septième étage de la Policlinique médicale universitaire de Lausanne (Suisse), au fond d'un interminable couloir, quelques dizaines de personnes ont rendez-vous, ce 10 décembre, avec l'équipe du docteur Olga de Santis. Tous les patients sont en bonne santé. Ils ont accepté de se faire inoculer l'un des deux vaccins anti-Ebola actuellement testés dans le monde.

Allongé sur un lit, Grégoire, 21 ans, est l'un des 120 volontaires recrutés à Lausanne. Il s'est fait vacciner il y a 28 jours et assiste à l'une des visites de suivi obligatoires. "En tant que simple étudiant en médecine, je ne peux pas faire grand chose contre Ebola", explique-t-il, pendant qu'une infirmière lui plante une aiguille dans le bras pour une prise de sang. "Participer à cette étude clinique est ma façon à moi de m'impliquer."

"Il y a eu un engouement massif autour de cet essai", se félicite Olga de Santis. La communauté médicale – étudiants, médecins, personnels de l'Organisation mondiale de la santé et de Médecins sans frontières – a été la plus prompte à répondre à l'appel, confiante en l'innocuité du vaccin testé. "Ma mère, elle, n'est pas très rassurée", confie Claude, pédiatre de 47 ans, dans la salle d'attente.

"Allô, c'est l'OMS, on a besoin de toi"

A Lausanne, tout a commencé par un coup de fil, trois étages plus bas. Les couloirs y sont plus sombres, sans vue sur le lac. Une sonnerie africaine s'échappe du bureau 2312 du professeur Blaise Genton. Le 1er septembre, la veille de son départ pour un break à Ibiza, le médecin-chef de 58 ans reçoit un appel de l'Organisation mondiale de la santé. "Est-ce que tu serais prêt à faire une étude de phase 2 sur un vaccin anti-Ebola ? Il faut que tout soit prêt pour vacciner dans un délai d'un mois à six semaines."

Le professeur Blaise Genton pose dans son bureau, le 10 décembre 2014, à Lausanne (Suisse). (YANN THOMPSON / FRANCETV INFO)

Pour ce spécialiste de la malaria, le challenge est "impressionnant", reconnaît-il. Il s'agit de "développer en deux mois une étude qui, d'ordinaire, s'étalerait sur deux ans". Blaise Genton accepte. Dans l'heure qui suit, il recrute une nouvelle médecin. Le lendemain, ce professeur aux faux airs de Louis de Funès, adulé par ses étudiants, s'envole tout de même pour Ibiza. Pendant trois jours, il fait la fête... et travaille depuis sa terrasse.

A son retour, les heures de sommeil se raréfient. "J'ai mis six personnes à 6 jours sur 7 et 15 heures par jour pour développer les documents nécessaires à l'essai clinique", raconte le professeur. "On a passé des nuits sur les rapports, confirme Olga de Santis. A l'origine, je devais être à 60% pour m'occuper de mes deux enfants : je suis passée à 100%."

Le travail est fastidieux, procédural, administratif, mais indispensable. Il faut faire valider l'essai par les autorités sanitaires suisses, décider du nombre de visites de suivi, préparer les futurs journaux de bord des volontaires, mettre au point un logiciel statistique de collecte des données, accueillir les échantillons. Le premier volontaire à tester le vaccin reçoit sa piqûre le 31 octobre, soit deux mois après le coup de fil de l'OMS. Entre-temps, le bilan officiel de l'épidémie est passé de 2 000 à 5 000 morts en Afrique de l'Ouest.

Born In The USA

La Suisse n'est qu'une pièce du puzzle du vaccin cAd3-EBO. D'autres sont éparpillées au Mali, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, où des tests similaires sont menés. La première injection mondiale a eu lieu le 2 septembre, sur une femme de 39 ans, dans le Maryland, au QG des Instituts américains de la santé (NIH). C'est là, dans le campus en brique de Bethesda, qu'est né le vaccin qui pourrait endiguer l'épidémie.

Vue aérienne du bâtiment principal des Instituts américains de la santé, à Bethesda (Maryland), le 1er janvier 2008. (NIH / WIKIMEDIA)

Son histoire commence en 1997. De retour de huit semaines en Irlande à sillonner à pied le pays de ses ancêtres, Nancy Sullivan se lance dans la vie active. Fraîchement diplômée de la prestigieuse université Harvard, elle décide de délaisser son sujet de recherche, le VIH. La jeune femme se met en quête d'un domaine méconnu, où elle pourrait laisser son empreinte. Elle tombe sur un obscur virus, découvert une trentaine d'années plus tôt en Afrique. Sa décision est prise : ce sera Ebola.

Deux ans plus tard, Nancy Sullivan griffonne un "Yahoo!" dans la marge de ses notes de laboratoire. Son premier vaccin contre Ebola, développé avec des collègues, vient de provoquer une réaction immunitaire spectaculaire chez des singes, rapporte le Wall Street Journal (en anglais). Après avoir été exposés à Ebola, quatre primates non vaccinés sont morts en une semaine, tandis que quatre macaques vaccinés ont battu le virus à plate couture.

Malheureusement, les résultats sur l'homme sont décevants et l'industrie pharmaceutique snobe ses travaux. "Quel intérêt économique une entreprise a-t-elle à développer un vaccin contre une maladie qui ne fait que 200 morts par an ?", résume, rétrospectivement, le professeur Blaise Genton. Tant pis, Nancy Sullivan s'accroche et poursuit ses recherches.

Peur du bioterrorisme

La lutte contre Ebola connaît un coup d'accélérateur en 2001, après les attaques du 11-Septembre et l'envoi de courriers contaminés à l'anthrax (ou bacille de charbon). L'Amérique entre en guerre contre le bioterrorisme. Des fonds sont débloqués, Ebola surgit dans le viseur. Au fil des ans, avec le soutien de l'armée américaine, Nancy Sullivan et son équipe planchent sur de nouvelles versions de leur vaccin. Une petite entreprise suisso-italienne de biotechnologies, Okairos, les rejoint en 2011.

Le président américain George W. Bush observe le virus Ebola au microscope, le 3 février 2003, à Bethesda (Maryland). Nancy Sullivan apparaît au second plan, au centre. (PABLO MARTINEZ MONSIVAIS/AP/SIPA)

Mais l'événement qui remettra le vaccin de Sullivan sur le devant de la scène a lieu à 7 000 km du Maryland. Fin 2013, à Meliandou, un village de Guinée aux frontières de la Sierra Leone et du Liberia, un petit garçon de deux ans tombe malade. Atteint de fièvre, de vomissements et de diarrhées, il meurt en quelques jours, le 6 décembre. Dans la foulée, sa mère, sa sœur et sa grand-mère, puis une guérisseuse en Sierra Leone, connaissent le même sort. Il faut attendre le mois de mars 2014 pour que le virus soit identifié. Il s'agit d'Ebola.

En avril, l'OMS affirme que l'épidémie, qui a déjà fait une centaine de victimes, est "l'une des plus effrayantes" jamais constatée. L'organisation s'attend alors à ce que le virus ne sévisse pas plus de quatre mois. Pas besoin de vaccin pour l'instant. Le géant pharmaceutique GlaxoSmithKline (GSK), qui a racheté Okairos en 2013, n'insiste pas. NancySullivan attendra, encore.

Mais le 8 août, alors que le bilan avoisine les 1 000 victimes et que l'épidémie est, selon MSF, "hors de contrôle", l'OMS décrète une "urgence de santé publique de portée mondiale". La recherche d'un vaccin devient une priorité, les gouvernements des pays développés se réveillent et les fonds commencent à affluer pour financer de premiers essais sur l'homme.

Premiers résultats prometteurs

La course contre la montre commence. Il s'agit de produire des échantillons du vaccin, trouver des centres d'essais cliniques, recruter des volontaires, obtenir l'accord des autorités de santé compétentes. Tout se bouscule. C'est à cette époque que l'OMS contacte le professeur Blaise Genton. "En gros, durant cette période de crise, je n'ai plus dormi. C'était du 24 heures sur 24, 7 jours sur 7", raconte au Washington Post (en anglais) le docteur Anthony Fauci, directeur de l'Institut américain des allergies et des maladies infectieuses (NIAID), dont dépend Nancy Sullivan. "Quand on a accéléré, on a mobilisé des moyens qui étaient sur autre chose."

Nancy Sullivan présente ses travaux au président américain Barack Obama, le 2 décembre 2014, à Bethesda (Maryland). Derrière eux, Anthony Fauci et la secrétaire d'Etat américaine à la Santé, Sylvia Burwell. (NIH / FLICKR)

Quatre mois plus tard, les premiers tests sur l'homme aux Etats-Unis ont été bien tolérés et ont déclenché une bonne réponse immunitaire. Avant de passer à la dernière phase des tests, il reste à peaufiner le cocktail, notamment en choisissant la bonne dose de vaccin à administrer, car les volontaires n'ont pas tous reçu la même dose. "La décision sera prise début janvier, indique le professeur Blaise Genton. Je suis en contacts journaliers avec GSK et l'OMS. Nous avons accès en temps réel aux résultats des essais à Oxford, au Mali, aux Etats-Unis, ce qui permet de mettre au point la suite des tests, qui aura lieu dans la foulée."

C'est l'heure du grand saut pour le vaccin cAd3-EBO : direction les pays touchés, à commencer par la Sierra Leone et le Liberia. L'ultime phase d'essai clinique est déterminante. Jusque-là, les tests n'ont permis de tester que la sécurité du vaccin et sa capacité à provoquer des réactions immunitaires. Aucun volontaire n'a été mis en contact avec Ebola, impossible de savoir si l'injection permet une protection "rapide et durable" contre le virus, comme cela a été démontré, en septembre, chez des singes. Le terrain doit parler.

Vaccin pour tout le monde ?

Mais comment organiser cette dernière phase, à grande échelle, sur des milliers de personnes ? Outre des problèmes logistiques (notamment de transport et de surgélation des vaccins, dans des pays où les routes sont mauvaises et les coupures d'électricité fréquentes), des problèmes éthiques se posent. Pour l'instant, comme toujours lors d'essais de vaccins, les volontaires ont reçu une dose ou un placebo. Objectif : comparer la différence de réaction de l'organisme entre des sujets vaccinés et d'autres non vaccinés.

L'idéal serait désormais d'injecter aléatoirement le vaccin ou un placebo aux personnels travaillant dans les centres de traitement Ebola. "C'est sans aucun doute le moyen le plus rapide et le plus sûr de savoir si le vaccin fonctionne", assure le docteur Anthony Fauci. C'est aussi le moyen le plus rapide d'en finir avec les tests et de permettre les premières campagnes de vaccination, ajoute le docteur Ripley Ballou, en charge du vaccin chez GSK. Reste que cette solution, qui consisterait à ne pas offrir à certains personnels une possible protection vitale contre le virus, suscite une certaine opposition à l'OMS et chez Médecins sans frontières. La question doit encore être tranchée.

Alors que les personnels qui combattent Ebola ont été désignés personnalités de l'année par le magazine Time, ceux qui développent le vaccin cAd3-EBO tentent de refroidir les ardeurs des plus enthousiastes. Même si ce vaccin (ou un autre) était jugé suffisamment sûr et efficace pour être autorisé sur le marché, plusieurs mois auront déjà passé. Il faudra peut-être attendre 2016 avant que les laboratoires n'atteignent leur pleine capacité de production. "On ne va pas avoir une grande incidence sur cette épidémie", prévient Blaise Genton. Au mieux, le vaccin facilitera l'éradication de l'épidémie. Au pire, le monde sera prêt lorsque la prochaine vague déferlera.

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